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DVD MAD (N°339)

La Reine du mal

À l’aube de sa carrière, Oliver Stone aurait-il pu devenir un « master of horror » auprès de John Carpenter, Tobe Hooper et George Romero ? Après avoir servi deux ans au Vietnam, il renoue avec la vie civile. En août 1972, le déclic : un rêve ou, plutôt, un cauchemar. « Il concernait ma femme, un groupe de proches et moi-même, tous retenus prisonniers dans une maison par un trio composé d’un géant, d’un nain et d’une superbe femme, la chef de la bande » assure-t-il. Il ne lui en faut pas davantage pour écrire à quatre mains avec Edward Mann (L’Île de la terreur, Mutations) le script de Seizure – la reine du mal, tableau de la déchéance psychique d’un écrivain de littérature fantastique qui, en pleine crise conjugale, accueille à son domicile une faune hétéroclite. Débarquent alors un Hercule défiguré, un nabot mesquin et une vamp cruelle. Tous sont des personnages issus de ses livres. Leur but ? Confronter l’hôte et ses « amis » à leur propre mortalité par l’intermédiaire d’épreuves éliminatoires et d’examens de conscience forcés. « Il fallait vraiment être sous LSD pour réaliser un truc pareil » en sourit encore le réalisateur de Platoon. « Et, justement, je l’étais. » 

Le tournage se déroule essentiellement dans une maison de Val-Morin, au Québec. L’équipe y tourne, y dort et s’y défonce durant les mois glaciaux de février et mars 1973. Impossible de construire des décors en studio, le projet ne disposant que d’un budget de 250.000 dollars, issu en partie des poches du gangster Michael Thevis, qui trouve là un moyen bien pratique pour blanchir son argent sale. Le film et ses sources de financement feront d’ailleurs l’objet d’une enquête du FBI… 

En isolant ses interprètes et son équipe en rase campagne, Oliver Stone trouve aussi le moyen de distiller une atmosphère oppressante, étrange. « Quelle expérience ! » s’amuse encore Martine Beswick, la sister Hyde de Dr. Jekyll et sister Hyde. « Notre maison était en réalité une vieille baraque. Interdit d’aller aux toilettes ou de prendre une douche pendant les prises à cause d’une plomberie très bruyante. Au bout de quelques jours, nous avons tous plus ou moins perdu les pédales. L’alcool coulait à flot, car nous avions constitué une sérieuse réserve de bouteilles de vin. Tout le monde picolait. Je me suis moi-même mise à préparer régulièrement de la sangria. Peu à peu, je me suis transformée en mon propre personnage, la Reine du Mal. Je réprimandais violemment les gens qui abandonnaient sur place leur assiette sale, leurs déchets. Je laissais des mots du genre : « Si vous ne nettoyez pas après vous, je vous tuerai ! ». » La belle Anglaise partage l’affiche du film avec Jonathan Frid (Dark Shadows), Mary Woronov (fidèle de Paul Bartel), Hervé Villechaize (le nain Tattoo de L’Île fantastique)… Drôle de casting pour une drôle d’ambiance, le film enchaînant les confrontations haineuses, les meurtres bizarres, les ruptures de ton. Pas toujours très cohérent, mais n’était-ce pas l’intention du réalisateur ? Seizure évolue sur la corde raide, chutant à l’occasion de quelques faux pas, mais trouvant toujours le moyen de se relever. Rejeté par les spectateurs les distributeurs étrangers, ce coup d’essai se solde par un faux départ pour Oliver Stone. Il se consacrera dès lors à l’écriture de scripts (Midnight express, Conan le barbare) avant de revenir derrière la caméra sept ans plus tard via un autre film d’horreur, La Main du cauchemar, avec Michael Caine en dessinateur maudit de comic-books. 

Marc Toullec