PINOCCHIO de Matteo Garrone
11/03/2020

PINOCCHIO de Matteo Garrone

Pinocchio

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CIAO, PANTIN

C’est paradoxalement en revenant à la lettre du roman que l’auteur de Tale of Tales (mais aussi des brutaux Dogman et Gomorra) a réussi à retrouver les aspérités d’un mythe qui est loin d’être aussi niais qu’on le croit.

Pinocchio, vous connaissez ? La question n’est peut-être pas aussi bête qu’elle en a l’air. En effet, il y a loin du matériau original au vague souvenir qu’on en garde : en gros, les innocentes frasques d’un pantin doué de la parole, dont le nez se met à s’allonger dès qu’il raconte des mensonges. Vérification faite, cette croissance nasale, bien qu’universellement connue, n’a jamais été conçue comme un gag à répétition, apparaissant juste deux fois dans le récit. Pour s’en rendre compte, il suffit de rouvrir les pages du bouquin publié en 1880 par Carlo Collodi, et c’est justement ce qu’a fait Matteo Garrone, qui en propose ce qui est sans doute l’adaptation la plus fidèle à ce jour. Et on doit constater qu’en matière de roman d’apprentissage pour enfants, c’est plutôt du genre rude.




RICHESSE DE PÂTE
Soit donc un menuisier pauvre comme Job, Geppetto (Roberto Benigni), qui se fabrique un pantin en bois, et voit avec stupeur la marionnette s’animer d’une vie propre. Il est loin d’être au bout de ses peines. Baptisé Pinocchio (Federico Ielapi), l’homoncule échappe à son créateur dès qu’il a appris à mettre un pied devant l’autre. Plus généralement, le garnement n’en fait qu’à sa tête et réclame sans cesse à bouffer, tout en refusant mordicus d’obéir, d’aller à l’école et de travailler. Le récit progresse ainsi comme une série de catastrophes : après avoir fait amende honorable et promis qu’on ne l’y reprendrait plus, Pinocchio fait à nouveau un choix désastreux, dont il doit payer les conséquences. Même si chacune de ces situations malencontreuses trouve rapidement une solution heureuse, c’est donc une cascade d’avanies qui s’abat sur le pauvre pantin. Tout en restant dans le cadre d’un cinéma très familial (ton petit frère peut venir, y a pas de souci), Garrone ne recule aucunement devant ces épisodes dramatiques voire un peu effrayants, qu’il prend véritablement à bras le corps. Un seul exemple : le passage où Pinocchio suit son ami le cancre Lucignolo (Alessio Di Domenicantonio) dans le mirifique « Pays des jouets » où les enfants font ce qu’ils veulent et où il n’y a ni école, ni prof. Un mouvement à la Steadicam s’avance dans une mêlée de gamins hurlants et déchaînés, formant une cohue-chaos assourdissante, infernale et un brin inquiétante.
Bref, le cinéaste s’est octroyé les moyens de rendre justice au roman. Il a aussi bénéficié de ressources matérielles importantes, lui permettant de relever de sacrés défis techniques. La cause semblait pourtant entendue : un Pinocchio produit en 2019 allait forcément montrer un pantin virtuel animé par ordinateur puis incrusté dans des prises de vues réelles. Que nenni ! Garrone a opté pour une méthode délibérément vintage, un maquillage prosthétique appliqué sur le visage d’un acteur. Au niveau du rendu, le résultat frise la perfection. La peau du jeune Federico Ielapi s’agrémente ainsi d’une jolie texture boisée, et surtout, le petit comédien peut véritablement JOUER, ses expressions traversant sans problème la couche de latex. La remarque vaut cependant pour nombre d’autres personnages. En effet, le bouquin de Collodi se distingue en mettant sur le même plan humains, animaux parlants et autres créatures hybrides. Le film lui emboîte le pas en proposant une saisissante galerie de figures de fantaisie, pittoresques, truculentes, plus grandes que nature. Bien que la mise en scène en elle-même relève d’un certain académisme, Garrone confère ainsi aux protagonistes et aux décors une richesse de pâte qui finit par créer un authentique univers, bigarré mais très cohérent.




ACCOUCHER DE SON PÈRE
En plus des prosthétiques, l’atout majeur est évidemment l’interprétation. En cela, le film paye son tribut à son illustre devancier, Les Aventures de Pinocchio de Luigi Comencini (1972), qui est d’ailleurs ressorti chez nous en Blu-ray il y a quelques mois. Longtemps tenue comme la plus célèbre des adaptations live du bouquin, cette version était aussi une sorte de bouquet final de la comédie italienne classique, dont de nombreuses stars étaient réunies à l’écran : Nino Manfredi, le duo clownesque Franco & Ciccio, Vittorio De Sica, etc. Garrone semble avoir tenté la même chose avec la génération suivante – sûrement pas un hasard si le scénario est cosigné par l’acteur Massimo Ceccherini, qui joue en outre le rôle du Renard. Les comédiens livrent ainsi des prestations pleines de sève, tout en évitant les numéros trop envahissants, l’ensemble restant bien tempéré. Le cas le plus frappant touche bien sûr à l’histrion Roberto Benigni, qui a quelque peu mis son hystérie sous cloche pour composer un Geppetto souvent émouvant. Le film insiste en effet sur un trait particulier : au départ, le menuisier fabrique un pantin pour gagner une lire ou deux, mais dès qu’il s’aperçoit qu’il a créé un être vivant, ce vieux célibataire misérable est littéralement submergé par un sentiment d’amour paternel. Et ce thème modifie pas mal la perspective de l’histoire.
Car enfin, avec tout ce que nous avons raconté, on pourrait croire que Pinocchio est une oeuvre super moralisatrice où un jeune crétin se fait sans cesse taper sur les doigts. Oui, c’est bien sûr le cas, mais d’autres aspects viennent en contrepoint. S’attachant à mélanger fantastique et âpre réalisme, le film n’oublie pas d’épingler la misère de cette campagne toscane frigorifiée, ou encore les méthodes brutales des instituteurs de l’époque. Même la bonne Fée, qui sauve Pinocchio de chaque mauvais pas et lui répète inlassablement ses devoirs, est une figure un poil ambigüe. Déjà, jouée par une actrice étrangère (la fantasmatique Marine Vacth) et donc doublée en italien, elle apparaît doublement irréelle. Et surtout, ses cheveux bleus et sa peau livide rendent le personnage discrètement morbide. L’histoire glisse ainsi l’idée selon laquelle l’anarchisme et l’insolence de l’enfance, bien que devant être canalisés à terme, ont ceci de bon qu’ils peuvent secouer un peu l’immobilisme des adultes. D’où le point d’orgue final. (ATTENTION SPOILER) Pinocchio retrouve Geppetto dans le ventre d’un énorme requin, où il a vécu pendant des années. Or, le vieil homme s’est résigné à cette situation, et le pantin doit presque le forcer à s’évader. De même que Geppetto s’est jadis taillé un fils dans un morceau de bois, c’est donc au tour du rejeton d’offrir une seconde naissance à son père, en l’accouchant littéralement des entrailles du squale… Le film donne un traitement de choix à cet épisode, apothéose du roman de Collodi. Décidément, Matteo Garrone nous a rendu toutes les harmoniques de Pinocchio

Gilles Esposito