WHY DON'T YOU JUST DIE! de Kirill Sokolov
11/03/2020

WHY DON'T YOU JUST DIE! de Kirill Sokolov

0

BONS CRACHATS DE RUSSIE

Auréolée de deux récompenses lors du dernier PIFFF (OEil d’Or du Meilleur Long-Métrage International et Prix des Lecteurs Mad Movies), cette véritable boule de nerfs pelliculée prend d’assaut les (petits) écrans français. L’occasion rêvée de disséquer les entrailles de la bête, dont l’apparente superficialité de « crowd-pleaser » malin cache peut-être des enjeux plus profonds...

« Pourquoi ne meurs-tu pas, bordel ?! » C’est effectivement la phrase que pourraient se balancer au visage Matvey (Aleksandr Kuznetsov) et Andrey (Vitaliy Khaev) alors qu’ils ne cessent de se foutre sur la gueule dans un petit appartement russe. Le premier, amoureux d’Olya (Evgeniya Kregzhde), fille du second, veut la venger des abus paternels dont elle a été victime. C’est pour cette raison qu’il se présente au domicile du daron avec un marteau à la main. Mais sa cible, flic teigneux au croisement de Poutine et du Michael Chiklis de The Shield, est tout sauf docile… Ce point de départ schématiquement dramatique, le jeune Kirill Sokolov le fera sournoisement dévier à mesure qu’il révèlera la duplicité de ses protagonistes, tous prêts à franchir la ligne rouge pour s’extirper d’une condition médiocre… sans jamais réaliser que cette même médiocrité découle de leurs actes au quotidien. Et si ce petit théâtre de la laideur humaine semble traversé par un justicier sans peur et sans reproche (ce n’est pas pour rien que le hoodie de Matvey arbore fièrement un logo Batman), celui-ci est pourtant, au même titre que ses « camarades », pensionnaire d’un asile à ciel ouvert, citoyen de base trop naïf pour comprendre la manipulation dont il est victime. La charge politique du script de Sokolov a donc la finesse d’un bazooka encore fumant, et c’est tant mieux, car cette radicalité sous-textuelle, dans le contexte d’un pays aussi cadenassé que la Russie, a quelque chose d’expiatoire, surtout lorsqu’elle nourrit comme ici un langage filmique primitif… en apparence. 


Car le postmodernisme affiché de l’entreprise, où les gros plans leoniens, les situations tarantinesques, la frénésie raimienne ou les mouvements d’appareil fincheriens (avec les inévitables « swoosh » dès que la caméra se déplace) ne cessent de faire des clins d’oeil faciles au spectateur, aboutit à une sorte de subversion de la citation filmique assez inédite en son genre. À l’image de quelques éclats gore se vautrant dans le torture porn pour mieux éclore en gags hilarants, la quantité délirante de stimuli envoyés par Sokolov au spectateur provoque un enrobage du réel tellement too much qu’il camoufle la charge sociale du script alors qu’elle ne cesse de s’étaler, dans toute son évidence, à l’écran. Une violence sur-stylisée et cartoonesque pour mieux dénoncer la laideur morale dont elle est la résultante. Le genre de mutations qu’on a pu observer à Hong Kong dans les années 80. Reste que le procédé, pour aussi culotté qu’il soit, a forcément son revers : les allergiques au cinéma citationnel verront dans la débauche référentielle de Why Don’t You Just Die! l’impuissance d’un réal’ fanboy à façonner son propre langage visuel pour faire passer son message. Les autres préfèreront se délecter d’un actioner de poche méchant et généreux qui ne cesse de jouer de la rupture de ton à grands coups de boule ou de fusil de chasse entre deux trahisons shakespeariennes. Reste que derrière cette démarche légitimement questionnable se cachent deux évidences. D’un, Sokolov, en dépit de sa boulimie cinéphilique, fait preuve d’une vraie rigueur, que ce soit via une narration blindée ou dans son découpage – notamment lorsqu’il établit la topographie du principal décor du film sans avoir l’air d’y toucher, en distillant ses informations au coeur même de plans iconiques piqués à d’autres. Et de deux, le dispositif de Why Don’t You Just Die! rappelle à quel point le cinéma bis et pop est capable de véhiculer une charge subversive en se muant à la fois en cheval de Troyes (mieux séduire l’oeil pour atteindre le cerveau) et en catalyseur d’énergie transformant une rage politique en déflagrations visuelles et ludiques. Le genre de choses auxquelles on est forcément sensible en ces pages… 

Laurent Duroche

En relation avec cet article...

Kirill Sokolov | Vitaliy Khaev | Evgeniya Kregzhde | Michael Chiklis