INVISIBLE MAN de Leigh Whannell
11/03/2020

INVISIBLE MAN de Leigh Whannell

Invisible Man

8

L’ANGOISSE DU VIDE

Nous en avions longuement discuté avec le réalisateur/scénariste Leigh Whannell dans le numéro précédent de Mad Movies, et il semblerait que nous ayons eu raison de parier sur ce nouvel Invisible Man. D’une efficacité assez sidérante, ce reboot du Monster Universe d’Universal confirme le talent du coauteur de Saw et Insidious, qui avait commencé à s’émanciper il y a deux ans de la renommée de James Wan grâce à l’excellent Upgrade.

C’est peu dire qu’Upgrade nous a pris par surprise à sa sortie en octobre 2018. Véritable fantasme de cinéma cyberpunk mêlé au genre dystopique et aux codes du vigilante movie, cet actioner de SF très high concept était porté par une mise en scène d’une pertinence rare, pensée organiquement pour ses thématiques et son sujet. En alternance avecdes cadrages bas et fixes soulignant la paralysie du héros, des mouvements de caméra robotiséset anormalement fluides s’emparaient du récitlorsque le protagoniste laissait s’exprimer une puce expérimentale dotée d’intelligence artificielle, censée servir d’interface entre son cerveau et son système nerveux. Le plus ahurissant, quand on commence à décrypter les mécaniques incroyablement huilées d’Upgrade, reste le fait que le film n’a coûté que cinq millions de dollars ; une broutille qui correspond à peine à l’enveloppe « catering » d’un épisode d’Avengers. Derrière ses allures de blockbuster hollywoodien, sa licence tout ce qu’il a de plus officielle (l’antagoniste éponyme se nomme Griffin, comme dans le roman de H.G. Wells), et la participation d’une Elisabeth Moss en pleine ascension depuis le triomphe de la série télévisée The Handmaid’s Tale : la servante écarlate, Invisible Man reste une production anormalement modeste, montée par l’intermédiaire du pape de la série B Jason Blum via sa société Blumhouse. Aux dernières nouvelles, le budget du film s’élèverait à moins de huit millions de dollars ; à titre de comparaison, le spot TV de trente secondes diffusé durant le Superbowl 2020 aura coûté à lui seul à Universal la modique somme de 5,6 millions.




L’ART DE L’ÉCONOMIE
S’il est difficile de connecter ces données budgétaires aux images proprement dites, dont la maîtrise et l’élégance ont de quoi faire rougir des productions beaucoup plus aisées, Invisible Man repose effectivement, d’un point de vue visuel, sur une économie de moyens inhabituelle. Toute la réalisation de Whannell est basée sur le dépouillement, le cinéaste s’efforçant de guider le regard de son spectateur sur – littéralement – du vide. Le générique d’ouverture installe son atmosphère de façon très inventive : après avoir fait apparaître les crédits au gré de vagues entêtantes, le cinéaste relève soudainement son objectif vers une villa indistincte, dont les fenêtres prennent soudainement la couleur du sang. Pour ce qui est de l’hommage aux origines gothiques de la franchise d’Universal, check. Bien avant que la menace invisible ne vienne conditionner les mécanismes du suspense, Whannell expose déjà sa démarche tout au long d’un prologue particulièrement tendu, basé à la fois sur un silence redoutable (avec sa musique emphatique, Sans un bruit de John Krasinski ne tient pas la comparaison) et des décadrages réguliers vers des décors dépouillés et déserts. Au fil de l’intrigue, Whannell jouera de plus en plus de ces panoramiques vicieux, laissant l’héroïne hors-champ le temps de quelques secondes pour mieux scruter une « absence » a priori tout sauf cinématographique. La chorégraphie globale est toutefois si tenue, sournoise et intelligente qu’elle instaure rapidement un dialogue extrêmement ludique entre le cinéaste et son public, tout droit hérité du premier Halloween de John Carpenter. Qu’un cinéaste de la nouvelle génération parvienne à s’approprier et à exploiter avant autant d’énergie la grammaire interactive du grand maître de l’horreur constitue franchement l’une des plus belles surprises d’Invisible Man




REFLET D’UNE ÉPOQUE
On retrouve donc dans cette relecture de L’Homme invisible des rouages propres au slasher de la fin des années 1970, avant que le genre ne soit gangréné par la bêtise abyssale de ses victimes et un besoin de surenchère gore attisé par le public des vidéoclubs. En termes de caractérisation et de développement psychologique, le film renvoie d’ailleurs plus volontiers au Candyman de Bernard Rose, en particulier dans son sadisme vis-à-vis de son héroïne. L’isolement auquel la condamne peu à peu son bourreau amoureux est sans doute le point commun le plus notable entre les deux oeuvres. Et de fait, les situations horrifiques d’Invisible Man ne fonctionneraient pas aussi bien si Cecilia Kass (sensationnelle, Moss apparaît dans toutes les scènes et porte le drame sur ses épaules) ne voyait pas les limites de son univers se resserrer peu à peu autour d’elle, sous les assauts d’un pervers narcissique doté du pouvoir de contrôle ultime. S’il s’inscrit consciemment dans l’ère #metoo, Invisible Man n’affiche heureusement aucun opportunisme, trouvant au contraire dans cet argument très contemporain la source d’un malaise franchement communicatif. Plus subtil que Paul Verhoeven dans Hollow Man – l’homme sans ombre, Whannell n’a pas non plus besoin de filmer une scène de viol pour que l’on comprenne le chemin de croix de son héroïne, qui l’amènera à quitter son mari et à subir la vengeance machiavélique de ce dernier.



B COMME BON
Whannell n’a évidemment pas accès aux ressources technologiques et financières qui permettaient il y a vingt ans à Paul Verhoeven de mettre au point une poignée de séquences révolutionnaires, épluchant Kevin Bacon couche après couche jusqu’à le rendre totalement invisible. Cette contrainte semble en réalité servir le film, puisqu’elle pousse le cinéaste à adopter en continu le point de vue de Cecilia et à laisser les expérimentations de Griffin à l’imagination du public. Invisible Man n’en comporte pas moins quelques morceaux de bravoure réjouissants, dont un combat glaçant dans une cuisine entre le personnage de Moss et son harceleur fantomatique, et un plan-séquence virtuose dans les couloirs d’un hôpital psychiatrique, qu’une absence de gags superficiels évite de faire sombrer dans le vulgaire gimmick. Rentre-dedans et finalement assez resserré malgré sa durée de deux heures, Invisible Man est une série B admirable, dont certains choix de structure et de production design s’inscrivent directement dans la continuité d’Upgrade. La preuve, si besoin était, qu’un auteur est en train de tranquillement émerger dans le paysage fantastique moderne... 

Alexandre Poncet