Gerardmer 2020
11/03/2020

Gerardmer 2020

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Notre traditionnelle retraite spirituelle dans les montagnes vosgiennes nous a permis de revenir avec quelques kilos (et quelques grammes d’alcool dans le sang) en plus, et surtout des visionnages plein la tête. Retour sur une 27e édition qui fut surtout le théâtre de la révélation d’une jeune cinéaste à suivre de très près.

Point de neige mais beaucoup de gastronomie : tel fut le menu de cette escapade vosgienne où nous avons dû affronter bourrasques pluvieuses, ours des montagnes, loups des steppes et fermetures inopinées du bar du Grand Hôtel à 1h du matin. Nous ignorions alors le véritable danger de ce festival, à savoir le parfum capiteux de notre Arielle Dombasle nationale, qui manqua d’asphyxier la moitié des courageux chauffeurs bénévoles et l’un de nos rédacteurs, monté par mégarde dans la voiture destinée à la réalisatrice de l’épouvantable Alien Crystal Palace. Heureusement, il y avait aussi Asia Argento (très à l’aise dans son rôle de présidente du jury) et une sacrée brochette de cinéastes bien Mad invités pour causer de l’avenir du genre français : les tandems Bustillo/Maury et Cattet/Forzani, Fabrice du Welz, Alexandre Aja, Xavier Gens, Jan Kounen, Marina De Van et bien d’autres (ainsi que Coralie Fargeat et Christophe Gans, également présents dans les jurys courts et longs-métrages). Quant à la compétition officielle, elle s’est montrée plutôt robuste. Afin de nous concentrer sur la bonne chère, évacuons donc d’emblée ses quelques fautes de goût. À commencer par Blood Quantum de Jeff Barnaby, recyclage mal fagoté et affreusement mal joué de The Walking Dead où seuls les habitants d’une réserve indienne sont immunisés contre un virus qui a transformé les visages pâles en zombies. Ne capitalisant jamais vraiment sur cette idée intéressante, la chose ne vaut guère que pour son vieux guerrier micmac qui a ramené un katana de la Guerre du Pacifique et s’en sert pour décapiter des infectés à tour de bras. Très attendu par les fans du réalisateur de Ju-on: The GrudgeHowling Village de Takashi Shimizu s’impose malheureusement comme la plus grosse déception du festival (ce qui ne l’a pas empêché de rafler le Prix du Jury), la faute à une intrigue confuse où il est question d’un village maudit hanté par des femmes qui se seraient accouplées avec des chiens, et à des effets qui étaient déjà pénibles dans les films d’horreur japonais des années 90. Des effets usés jusqu’à la corde, on en trouve aussi à la pelle dans The Vigil de Keith Thomas, production Blumhouse où un jeune homme engagé pour veiller pendant toute une nuit la dépouille d’un membre de la communauté juive orthodoxe – qu’il vient tout juste de quitter suite à un drame – est confronté à une entité maléfique. Le récit s’égare dans des thématiques lourdingues liées à la mémoire de la Shoah et dans une atmosphère censément suffocante, mais qui ne réussit qu’à plonger le spectateur dans une torpeur funèbre, avec en prime l’impression tenace de regarder un court-métrage déguisé en long. On lui préférera l’énergie de Snatchers, teen comedy geek et trashouille inspirée par Juno signée Stephen Cedars et Benji Kleiman. Une lycéenne couche avec son petit ami fraîchement revenu d’un voyage au Mexique, où il a été envoûté/contaminé par une créature du cru. Enceinte de neuf mois dès le lendemain, elle accouche très vite d’une créature qui ne demande qu’à se reproduire. Libre à chacun d’y voir une métaphore pro-Trump sur le danger de l’immigration clandestine, ou d’apprécier la chose comme un hommage aux productions Troma de la grande époque. Nettement moins rigolo, Répertoire des villes disparues du Canadien Denis Côté confronte la population d’un village enneigé au retour de ses défunts, qui déambulent sur les lieux sans rien dire mais en faisant peur à tout le monde… parce qu’ils déambulent sans rien dire. Si le film a le tort d’arriver après Les Revenants, il parvient à convaincre dans sa description d’une petite communauté désemparée par l’irruption du surnaturel, et par une ambiance saisissante qui évoque à la fois John Carpenter et Xavier Dolan




LONELY GIRLS 
D’isolation, il aura souvent été question durant ce festival. Traités ailleurs dans ces pages, The Room et Vivarium offrent de brillantes variations à la Quatrième dimension sur ce même thème, également exploré par trois autres titres aux approches très différentes mais qui ont tous en commun des comédiennes incroyablement prometteuses. Tout d’abord, Sea Fever de l’Irlandaise Neasa Hardiman, où une étudiante en biologie marine taiseuse (Hermione Corfield) embarque à bord d’un chalutier rapidement bloqué en mer par une forme de vie inconnue qui ne tarde guère à infecter l’équipage. Malgré un dernier acte trop vite expédié et des influences un peu trop évidentes (AlienThe ThingEn pleine tempête), le film brosse des portraits attachants et propose une réflexion pleine de justesse sur la prise de responsabilité des jeunes générations face à l’inconscience de leurs aînés. Ensuite, 1BR: The Apartment de David Marmor, où il est cette fois question d’une jeune provinciale (Nicole Brydon Bloom) qui débarque à L.A. et s’installe dans une résidence habitée par des voisins tous plus charmants les uns que les autres… sauf que, bien sûr, les apparences sont trompeuses. Inspiré autant par la série Le Prisonnier que par Rosemary’s Baby, ce thriller parano esquive tous les pièges du torture porn dans lequel il menace parfois de tomber pour livrer un suspense tendu à craquer, jusqu’à un final à la Invasion des profanateurs du plus bel effet. Enfin, Saint Maud n’a pas volé son Grand Prix (ni ceux de la Critique et du Jury Jeunes), puisqu’on tient là le digne héritier de The Witch et Midsommar : autant dire qu’on se repenchera plus longuement sur ce premier long signé par la Galloise Rose Glass lors de sa sortie dans nos salles le 24 juin. Amanda (Jennifer Ehle), une ancienne danseuse étoile immobilisée par le cancer, engage Maud (Morfydd Clark), une jeune infirmière à domicile très pieuse. Choquée par le comportement licencieux de son employeuse, celle-ci décide alors de sauver son âme. D’abord amusée, Amanda va vite se rendre compte que Maud représente un réel danger, d’autant qu’elle traîne un passé trouble et qu’elle est rongée par des pulsions pas très catholiques. Difficile de ne pas penser à William Friedkin avec ce film stupéfiant de maîtrise, qui ménage ses rares sursauts horrifiques avec pour résultat de les rendre encore plus tétanisants (comme un plan final qui fera date). Plongée en apnée dans un esprit torturé, Saint Maud secoue le genre avec une audace folle et une totale empathie pour son héroïne, rappelant en cela L’Ange de la vengeance d’Abel Ferrara. En plus british, mais en tout aussi radical. 




DÉCALAGE DE FOI
Si le hors-compétition de cette édition fut principalement composé d’une rétrospective maousse dédiée au cinéma de genre frenchy (18 films dont À l’intérieurAmerHaute tensionCalvaireLe Pacte des loups…), d’une nuit Hammer et de plusieurs oldies but goodies (Les Lèvres rougesLe Crocodile de la mort et Häxan – The Esoteric Cut), il y avait tout de même quelques inédits à glaner, parmi lesquels deux titres déjà évoqués en ces pages. Soit The Lodge de Severin Fiala et Veronika Franz (où les deux cinéastes confirment avec brio, après Goodnight Mommy, qu’ils ont un beau problème avec l’enfance) et Rabid des soeurs Soska (remake brinquebalant mais pas inintéressant du Ragede Cronenberg). La traditionnelle Nuit décalée fut également l’occasion de découvrir ces deux bisseries convenues que sont Satanic Panic de Chelsea Stardust et Aquaslash de Renaud Gauthier. Le premier balance une Rebecca Romijn pas très convaincue à la tête d’une bande de richards adeptes de Satan qui tentent de sacrifier une livreuse de pizza vierge (oh mais dis donc, ça parlerait pas très subtilement de lutte des classes ??). Le second démontre que l’absence totale d’intérêt de Discopath n’était pas un accident, Gauthier se contentant ici de livrer un pastiche de slasher 80’s flemmard et vulgos. Il aura fallu un Bill Friedkin en grande forme pour nous remettre dans le droit chemin cinéphile : si Leap of Faith: William Friedkin on The Exorcist d’Alexandre O. Philippe n’est rien d’autre qu’une longue interview du cinéaste bien calé dans son fauteuil, le bonhomme est comme toujours passionnant, et l’écouter parler de la création de son plus célèbre film est un plaisir certain. De plaisir, il en est aussi question dans I See You d’Adam Randall, thriller ludique et malin sur une famille bourgeoise dont la demeure semble habitée par une présence oppressante. Si sa structure narrative aurait certainement gagné à être moins alambiquée, le long-métrage distille ses révélations avec une maîtrise certaine et profite de l’effet spécial sur pattes qu’est devenue Helen Hunt, dont le visage figé exsude une angoisse sourde forte à propos. Enfin, clôturons ce compte-rendu avec le film de… clôture, l’intrigant Warning: Do Not Play du Coréen Kim Jin-won, où une scénariste en panne d’inspiration traque une oeuvre maudite qui aurait provoqué plusieurs morts lors de son unique projection. Si le script lorgne un peu trop du côté de La Fin absolue du monde de John Carpenter (et surtout du roman La Conspiration des ténèbres de Theodore Roszak, que les scénaristes de l’épisode des Masters of Horror de Big John avaient honteusement pompé), le résultat final maintient assez l’intérêt pour que l’on accepte de s’embarquer dans ce petit ride horrifique cinéphile sans prétention et parfois mal fagoté, mais plutôt fun. Un petit os à ronger en attendant notre prochaine expédition vosgienne… avec un peu plus de neige, si possible ? 

PAR CÉDRIC DELELÉE & LAURENT DUROCHE.
Merci à Gustave Shaïmi, Agnès Leroy, le Public Système Cinéma et toute l’équipe du festival. 




COMPÉTITION COURTS-MÉTRAGES
Moins séduisante que la compétition longs-métrages, celle des courts réservait néanmoins quelques jolies surprises. À commencer par Tempus Fugit de Lorenzo Recio, où une vieille dame se baigne dans une rivière de jouvence qui lui permet de retrouver tout l’éclat de sa jeunesse et d’affoler non seulement son mari, mais aussi son jeune voisin. Romantique et solaire, ce croisement entre L’Étrange histoire de Benjamin Button et La Soupe aux choux bénéficie d’effets spéciaux bien dégueulasses de David Scherer et de la prestation troublante de la belle Roxane Duran. Également très réussi et signé Merryl Roche, Nouvelle saveur peut se voir comme une version vampirique de Top Chef où l’élève d’une école hôtelière fraîchement recrutée dans un restaurant gastronomique (Joséphine Japy) se rend compte que son sang lui permet de cuisiner des plats délicieux. De quoi booster sa carrière, mais aussi perdre la vie à force de se vider les veines. On reste dans le culinaire avec le réjouissant Boustifaille de Pierre Mazingarbe, comédie gore en mode Grave et Get Out où un jeune homme découvre que les parents de sa fiancée (Géraldine Martineau) sont des cannibales gloutons et que celle-ci a pour mission d’user de ses charmes pour leur apporter à manger. S’ensuit un jeu de massacre anti-bourgeois qui ne cherche pas la subtilité et c’est tant mieux. Figurant de Jan Vejnar raconte la journée d’un SDF qui se mêle à des travailleurs temporaires dans une zone industrielle où on lui donne une arme et un uniforme. Suite à quoi, il se retrouve dans une forêt sous le feu d’un ennemi inconnu… En dehors d’évidentes qualités techniques et de la gueule de Denis Lavant, on saisit mal l’intérêt de la chose. On en dira autant de Dibbuk de Dayan D. Oualid : déjà couronné au PIFFF, ce compte-rendu « réaliste » d’une séance d’exorcisme dans la communauté juive a provoqué chez l’auteur de ces lignes un ennui profond doublé d’une totale incompréhension face au Grand Prix qui a été remis au film par le jury courts-métrages présidé par Benoît Forgeard. Nous retiendrons donc de cette sélection les femmes et la bouffe. La vie, quoi !




PALMARÈS 
Grand Prix, Prix de la Critique & Prix du Jury Jeunes Saint Maud de Rose Glass
Prix du Jury Howling Village de Takashi Shimizu
Prix du Public 1BR: The Apartment de David Marmor
Meilleure musique originale Adam Janota Bzowski pour Saint Maud
Grand Prix du Court-métrage Dibbuk de Dayan D. Oualid

 

MAD Team