DEVS d’Alex Garland
11/03/2020

DEVS d’Alex Garland

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À MORT LE LIBRE ARBITRE !

Alex Garland nous revient avec DEVS, une fascinante mini-série en huit épisodes à découvrir sur Canal+ Séries depuis le 6 mars. Le réalisateur d’Ex Machina et scénariste de 28 jours plus tard s’attaque cette fois à un sujet des plus ambitieux, et nous parle des obstacles qu’il a dû franchir pour y parvenir.

Force est de constater qu’Alex Garland est littéralement fasciné par les scientifiques. Au moins autant que Jean Rollin par les nymphettes et les clowns ou J.J. Abrams par les lens flare et les années 80. Des astronautes de Sunshine (qu’il a écrit pour Danny Boyle) à la biologiste incarnée par Natalie Portman dans Annihilation en passant par les concepteurs d’intelligence artificielle d’Ex Machina (sa première réalisation), cette figure obsède littéralement l’auteur de 28 jours plus tard, au point qu’il place à nouveau la recherche scientifique au coeur de sa première oeuvre pour la télévision.
Mini-série en huit parties, DEVS (oui, ça s’écrit en majuscules, pour une raison qui sera révélée dans l’ultime épisode) se déroule quasi exclusivement au sein d’une mystérieuse compagnie de la Silicon Valley, un campus surplombé par la gigantesque statue d’une fillette. C’est là que travaillent les brillants Lily (Sonoya Mizuno) et Sergei (Karl Glusman), un jeune couple de chercheurs à l’avenir tout tracé. Mais tout déraille lorsque monsieur disparaît peu de temps après avoir été promu. En cherchant à comprendre ce qui lui est arrivé, sa fiancée va découvrir la véritable nature de « DEVS », le projet informatique ultra secret que supervise l’énigmatique patron de la société…




IL EST LIBRE, ALEX !
Difficile d’en révéler plus sur le véritable sujet du projet en question, si ce n’est que Garland ne s’est pas simplifié la tâche en se lançant à corps perdu dans une fascinante étude du déterminisme et du libre arbitre.
Sommes-nous véritablement libres de nos actions, ou ne sont-elles que les causes inévitables de toutes les causes qui les ont précédées ? Et – en poussant un peu –, sommes-nous réellement responsables de nos actes ? La série en vient même à aborder la surveillance généralisée et le Big Data, avec la responsabilité des GAFA en ligne de mire. Un « mind fuck » sous l’influence de Philip K. Dick, où la perception d’une réalité des plus ordinaires bascule à partir d’un simple postulat philosophique. Autant de questionnements vertigineux qui, sans dramaturgie ad hoc, vireraient sans doute au pensum indigeste (voire à un film des Wachowski…). C’est sur un rythme quasi hypnotique et sans grands effets tape à l’oeil qu’Alex Garland nous emmène peu à peu vers des notions de plus en plus alambiquées. Mais si vous vous sentez perdus, sachez que l’épisode 6 prend soin de récapituler toutes les infos nécessaires avant d’aborder le grand final. Avouons tout de même que la narration aurait certainement mérité d’être resserrée sur moins d’épisodes pour éviter quelques digressions sans grand intérêt sur les terres du film d’espionnage… 




C’EST PAS SORCIER
C’est en collant aux basques de ses personnages que le Britannique nous happe, notamment en confiant à Nick Offerman le rôle de Forest, gourou 2.0 aux allures de hippie à la voix douce : un rôle à contre-emploi pour celui que les sériephiles connaissent pour le personnage culte du républicain moustachu Ron Swanson dans la comédie Parks and Recreation. Ni méchant à la James Bond, ni imitation de Steve Jobs, Forest reste la figure à la fois la plus effrayante et la plus humaine de DEVS. À ses côtés, la distribution réunit notamment dans le rôle de Lily l’actrice Sonoya Mizuno (déjà dans Ex Machina et Annihilation, et vue l’année dernière dans la mini-série Maniac de Cary Joji Fukunaga) ainsi que l’excellente Alison Pill (qui joue également une scientifique dans Star Trek: Picard) et le vétéran Zach Grenier (Deadwood, The Good Wife) en responsable de la sécurité forcément louche.
Derrière la caméra, Garland réunit sa dream team d’Ex Machina et Annihilation : Geoff Barrow et Ben Salisbury pour une musique aux accents presque jazzy, Rob Hardy (Mission: Impossible – Fallout) pour une photo feutrée et surtout le production designer Mark Digby, déjà présent sur 28 jours plus tard. Celui-ci s’en donne à coeur joie avec un labo qui, comme dans Ex Machina, se niche au coeur d’une forêt, tel un lieu hors du temps. Après un trajet dans une cabine en lévitation magnétique digne de la traversée du Styx, c’est une véritable cathédrale high-tech de lumière et de dorures que découvre Sergei dans le premier épisode. Un trésor caché, à l’instar de cette mini-série qui risque de laisser pas mal de ses spectateurs à la porte, mais dont les implications marqueront durablement ceux qui s’accrocheront jusqu’au bout. 




INTERVIEW
ALEX GARLAND RÉALISATEUR & SCÉNARISTE

Auteur et réalisateur d'Ex Machina et Annihilation, soit deux des plus passionnants films de SF de ces dernières années, Alex Garland a dû se tourner vers le petit écran pour accoucher de son nouveau bébé. Rencontre avec un artiste exigeant en quête de liberté.


N’est-ce pas paradoxal de parler du libre arbitre quand on est un scénariste et réalisateur qui décide de tout ce que feront ses personnages ?

(rires) Ça peut sembler paradoxal, mais au bout du compte ça ne l’est pas. Tout le sujet du libre arbitre, c’est que nous ne doutons jamais du fait que nous en bénéficions. Cela inclut le fait de réaliser et d’écrire, le fait de décider de boire un café ou un thé… Le problème, c’est que plus vous analysez cela, plus il devient difficile de trouver un seul domaine où le libre arbitre existe vraiment. C’est une illusion. Le simple acte de mettre en scène ou d’écrire fait partie de cette illusion. La raison pour laquelle j’ai écrit cette histoire est une combinaison de mon histoire personnelle, des films que j’ai vus, des choses que mes parents faisaient ou ne faisaient pas… Si à l’âge de 10 ans, vous aviez déjà compris tout ce qu’il y avait à savoir sur le monde et aviez eu accès à un ordinateur suffisamment puissant, vous auriez pu observer ce que vous ferez à l’âge de 50 ans. En d’autres termes, ça ressemble à du libre arbitre, mais il y a de fortes chances que ça n’en soit pas.


Dans Ex Machina, vous abordiez l’intelligence artificielle, et dans Annihilation, les mutations génétiques. Ce sont deux idées très visuelles. Était-il plus complexe de traduire de manière graphique une notion comme le libre arbitre ?

Au final, cet aspect n’a pas été si difficile à visualiser. Par exemple, quand le personnage de Stewart montre à ses collègues une projection de ce qu’ils feront une seconde dans le futur, la projection leur montre à quel point ils sont choqués. Et la seconde d’après, on les voit choqués, réagissant exactement comme dans la projection. C’est une représentation visuelle assez simple. Ç’a été compliqué à mettre en scène et à filmer, mais en termes visuels, c’était assez clair. La véritable difficulté, c’était le multivers, avec toutes les différentes possibilités dans différents univers. Au bout du compte, nous avons utilisé une imagerie assez simple, mais ç’a été compliqué d’en arriver là. Avec le superviseur des effets spéciaux Andrew Whitehurst, nous en avons discuté durant plusieurs mois. En un sens, ce qu’on devrait voir pour illustrer le multivers, c’est quelque chose d’assez flou, plein de mouvements et de possibilités. Chaque fois qu’on testait quelque chose, on parlait de peintres comme Francis Bacon, mais ça ne fonctionnait jamais. Ça nous a pris beaucoup de temps.


Les décors du labo DEVS sont incroyables. Comment avez-vous travaillé sur leur création ?

Nous avons commencé avec une idée très simple. On a généralement tendance à voir la science comme quelque chose d’arrogant, de froid et sec, sans poésie ni mystère. Mais je pense que la science est l’opposé complet de tout cela. La science contient énormément de poésie et de mystère. En réalité, les scientifiques font partie des personnes les plus humbles de notre temps. Ils ne disent jamais qu’ils savent tout. Ils parlent bien plus souvent de ce qu’ils ne savent pas. Donc ce complexe scientifique, qui est au centre de l’histoire, devait être l’élément le plus beau, le plus étrange et le plus hallucinant de la série. Plus on s’approche de la science, et plus ça devient magique. De là, il a ensuite fallu déterminer les formes et les couleurs correspondantes. Parfois un doré chatoyant, parfois des lumières très douces, et des images en noir et blanc qui contrastent avec le rouge et l’or. 


Il y a aussi une forte influence religieuse sur ces décors, avec des références à des églises ou des temples…

Toutes les références à la religion parlent de la place qu’occupent aujourd’hui dans notre culture et notre société les entreprises capitalistes du secteur des nouvelles technologies. Elles sont en train de devenir comme des églises ! On prend de plus en plus leurs dirigeants pour des figures messianiques. On s’enthousiasme déraisonnablement pour un nouveau téléphone ou une nouvelle voiture, comme si ils allaient changer notre vie et nous donner accès au secret du bonheur.


Annihilation est finalement sorti sur Netflix et DEVS est une mini-série pour la télévision. Qu’est-ce que cela dit de l’industrie cinématographique ?

En un sens, cela dit surtout quelque chose sur ma propre expérience au sein de l’industrie cinématographique. C’est devenu de plus en plus difficile pour moi de faire les films dont j’ai envie, car mes oeuvres ont souvent perdu de l’argent. J’ai découvert que je pouvais encore avoir une liberté créative, mais que je devais me battre pour cela. Et sans cette liberté, tout cela n’a aucun intérêt. Je suis passé au petit écran car il n’est pas régi par cette règle du premier week-end au box-office, qui a droit de vie ou de mort sur un film. La télévision m’a donné la liberté que je ne trouvais plus ailleurs. Mais c’est mon expérience, et non une généralité. Il y a encore des films merveilleux qui sortent, comme Parasite ou The Lighthouse


Est-ce aussi pour cela que vous avez écrit et réalisé seul les huit épisodes de DEVS ? C’est plutôt rare à la télévision…

Oui, absolument. Je me suis souviens avoir parlé de ça avec Rian Johnson juste avant le tournage. Je lui ai raconté que tout le monde me disait que je ne pourrais pas tout écrire et réaliser seul, et que je devais engager d’autres metteurs en scène. Il m’a répondu qu’il pensait que c’était faux, et que je devais tout faire moi-même. Il m’a dit : « C’est plus facile de conduire la voiture plutôt que d’expliquer à quelqu’un d’autre comment on veut qu’elle soit conduite. ». Je pense qu’il avait raison. C’est le meilleur conseil qu’on m’ait donné pour DEVS.


Comptez-vous continuer à travailler pour la télévision ?

Mon prochain projet sera aussi pour la télé, avec le même groupe d’acteurs. J’utilisais déjà la même équipe derrière la caméra. C’est une histoire que j’ai conçue expressément pour la télé, car elle ne peut pas être racontée en deux heures. Mais j’adorerais refaire du cinéma un jour. La question est de savoir si le cinéma veut encore de moi !

Après le film Dredd, il y a eu plusieurs rumeurs d’une possible série télé. Qu’en est-il ?

C’est peut-être vrai, mais ça n’a rien à voir avec moi. Ça ne m’a jamais intéressé de travailler sur des suites. En ce qui me concerne, après avoir fini Dredd, c’était terminé. Les droits appartiennent à des personnes avec qui je ne suis pas du tout en contact, donc je n’ai aucune idée de ce qu’ils ont prévu.


Depuis une dizaine d’années, avec notamment le succès de The Walking Dead, les morts-vivants sont devenus l’une des figures majeures de la science-fiction et de l’horreur. Avec le recul, avez-vous l’impression d’avoir allumé la mèche avec 28 jours plus tard ?


Je pense que nous avons allumé la mèche pour le retour de ce genre au cinéma. Mais en ce qui me concerne, la mèche avait été rallumée par le jeu vidéo Resident Evil. Quand j’étais ado, j’adorais les films de zombies, comme ceux de Romero. Il y avait aussi des longs-métrages italiens extraordinaires. Puis en grandissant, je les ai oubliés, comme s’ils n’avaient jamais existé. Et des années plus tard, en jouant à Resident Evil, je me suis rappelé à quel point j’aimais ces films, à quel point ils étaient étranges, bizarres, intéressants. C’est là que j’ai écrit 28 jours plus tard. Mais tout le crédit revient à Resident Evil.


Vous aimeriez revenir à ce genre aujourd’hui ?

Je ne pense pas. On me demande souvent si je voudrais faire un autre film de zombies ou écrire une suite de 28 jours plus tard, mais je n’en ai pas envie. Il y a tellement d’autres idées à explorer. 28 jours plus tard est un film de zombies plutôt réussi. Donc ça y est, j’ai l’impression d’avoir déjà apporté ma contribution. 

Romain Nigita