Give Me Five Asia Argento
11/03/2020

Give Me Five Asia Argento

Asia Argento

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Présidente du Jury de l’édition 2020 du Festival de Gérardmer, Asia Argento a pris le temps, entre deux séances, de nous livrer ses expériences cinématographiques les plus mémorables, partagées entre les démons de l’enfer et l’horreur de la vie réelle.

FREAKS – LA MONSTRUEUSE PARADE
DE TOD BROWNING (1932)
« Je pourrais parler de tous les filmsde Tod Browning, mais celui-ci est particulièrement cher à mon coeur, d’autant que c’est un film maudit. Je l’ai vu alors que j’étais très jeune, peut-être que ça a aussi joué. Freaks ne me fait pas peur, mais en revanche, il fait écho à ma peur du monde. Ça m’a ouvert l’esprit, je me suis reconnu dans ces personnages, ces gens qui ne sont pas comme les autres. J’ai ressenti toute la pitié, la miséricorde et la force de ces êtres en marge. C’est vraiment un film magnifique. »



L’EXORCISTE 
DE WILLIAM FRIEDKIN (1973)
« L’Exorciste m’a vraiment terrifiée. Je dois dire que je suis véritablement obsédée par les longs-métrages de possession. J’ai beaucoup étudié le sujet, je suis très intéressée par le spiritisme, le tarot… Mais si le film m’a vraiment effrayée lorsque j’étais petite, j’ai compris beaucoup de choses en grandissant, notamment la façon dont Friedkin a travaillé le son pour impressionner les spectateurs. À ce niveau, c’est assez incroyable, à chaque fois que la mère entre dans la chambre, il y a ce bruit sourd, ce grognement, qui a toujours un effet radical sur moi. Je peux revoir L’Exorciste 1000 fois, et j’aurai toujours peur. Il y a quelques années, j’ai rencontré William Friedkin à Rome, alors qu’il tournait The Devil and Father Amorth, et nous avons beaucoup discuté. Il est chrétien, vous savez… Si j’ai vu L’Exorciste très jeune, c’est que chez nous, on avait des cassettes Betamax, qui n’avaient qu’une capacité de stockage d’une heure. Mes parents avaient plein de films très puissants, comme Vol au-dessus d’un nid de coucou, mais à l’époque, je n’ai pas vu la fin, vu que ça coupait avant ! Mais mon amour compulsif du cinéma vient vraiment de là. Quand j’ai grandi, cette compulsion s’est déplacée vers la musique… Bref, les films les plus effrayants, mes parents les avaient mis tout en haut de la bibliothèque. Bien sûr, quand ils n’étaient pas là, avec mes amis, ce sont ceux que nous regardions en priorité ! C’est comme ça que j’ai découvert Massacre à la tronçonneuse par exemple, qui aurait pu faire partir de cette liste. J’étais avec mon petit copain de l’époque, on essayait de rire pour cacher le fait qu’on avait peur. Et quand mes parents m’ont dit que c’était inspiré d’une histoire vraie, ça m’a encore plus fait flipper ! D’ailleurs, je suis de plus en plus obsédée par les serial killer, je regarde énormément de documentaires à ce sujet. »



LES FRISSONS DE L’ANGOISSE
DE DARIO ARGENTO (1975) 
« Un autre film que je peux revoir à l’infini et qui fonctionne toujours sur moi, c’est Profondo Rosso (en italien dans le texte – NDR), de mon père. J’aime beaucoup ses films, notamment Inferno. Mais j’ai revu Profondo Rosso récemment, et même si je l’ai déjà visionné 100 fois, je sursaute toujours lors des scènes effrayantes, je me détourne de l’écran… Il y a quelques films comme ça, qui sont mécaniquement parfaits dans leurs rouages psychologiques, dans ce qu’ils provoquent au niveau de notre subconscient. Ils sont tellement, eh bien, profonds (rires), qu’ils ont un impact sur tous ceux qui les voient. Par exemple, la fameuse scène du miroir. Ce n’est que récemment que j’ai demandé à mon père comment il s’y était pris, comment il avait tourné cette scène. Il m’a dit : « Normalement ! ». Il savait que personne ne verrait le « truc » dès le premier coup, parce qu’à ce moment précis, le public est plongé dans la tension de la scène, est entraîné par le mouvement de la caméra. C’est un mécanisme freudien : quand on est trop effrayé par quelque chose, qu’on ressent un choc, on occulte certains éléments, parce que c’est trop pour la psyché, on n’ose pas regarder. (nous faisons alors un parallèle avec quelques grands films tournés plus ou moins à la même époque et évoquant des thèmes similaires, comme Blow Up, Blow Out, Conversation secrète… – NDR). C’est vrai, ces films tournent aussi autour de personnages qui n’arrivent pas à se remémorer un détail. J’adore ces oeuvres, mais je dois dire que malgré leur maestria, elles sont un peu datées, alors que je ne trouve pas que ce soit le cas de Profondo Rosso, à part quelques costumes. Mon père avait cette faculté de faire des films qui ne s’inscrivent pas vraiment dans une époque ni dans une géographie. Par exemple, même s’il a filmé à Turin, il a brouillé les pistes en inventant un bar qui n’existe pas, en s’inspirant du tableau Nighthawks d’Edward Hopper. »



CLIMAX
DE GASPAR NOÉ (2018)
« Je l’ai vu trois fois depuis qu’il est sorti. Je trouve que c’est un film de « vraie horreur », si vous voyez ce que je veux dire. Je ne me rappelle même pas la dernière fois que j’ai été aussi choquée, effrayée, bouleversée… Après la projection, pendant deux heures, j’étais dans un état second, comme un bad trip. Cette idée de quelqu’un qui te drogue à ton insu, c’est horrible. J’ai vu le film avec ma fille, on s’est tenu la main durant toute la séance, et à la fin j’ai même hurlé. L’assistant réalisateur de Gaspar était aussi à côté de moi, et il n’arrêtait pas de me dire : « Calme-toi Asia, ce n’est qu’un film ! ». Et j’essayais de me convaincre en répétant : « Oui, c’est seulement un film. ». Mais en fait non, j’étais à fond dans le moment, et je me sentais comme les personnages, en train d’halluciner à cause de la drogue. C’était horrible. Alors forcément, Climax fait d’office partie des films qui m’ont le plus effrayée. J’ai des frissons rien que d’y repenser. »



DÉLIVRE-NOUS DU MAL
DE SCOTT DERRICKSON (2014)
« En cinquième, je vais mentionner ce film que beaucoup ont détesté, réalisé par Scott Derrickson. Comme je vous disais, je suis un peu obsédée par le thème de la possession. Et il y a une scène avec un personnage possédé, appelé Santino, et j’étais vraiment dedans. Je ne sais pas, peut-être est-ce lié au jeu de l’acteur, Sean Harris, mais ça a vraiment fonctionné sur moi. J’ai vu le film avec ma mère, on a vraiment eu peur. Ensuite, je l’ai ramenée chez elle, puis je suis rentrée toute seule chez moi, et j’avais toujours peur. Je n’osais même pas écouter de la musique. J’ai fermé la porte à double tour, j’entendais des bruits… Vraiment, le thème de la possession m’affecte plus que tout autre, pour des raisons très personnelles. Comment dire… Disons que j’ai vu quelque chose, et que depuis, j’y crois. Pour moi, ce n’est pas quelque chose de mystique, c’est réel, c’est la vérité. Alors, quand au cinéma, c’est bien retranscrit, ça me trouble beaucoup en tant que spectatrice. Mais en tant que réalisatrice, j’ai un peu peur de faire un film d’horreur, car je ne serai jamais à la hauteur de mon père. C’est impossible. Les gens feront systématiquement la comparaison. Mais je crois que je fais déjà des films d’horreur. Seulement, ce sont des films sur l’horreur de l’enfance, qui peut vraiment être une période traumatisante. » 

Laurent Duroche