DOSSIER : À LA DÉCOUVERTE DES CINÉMAS INDIENS
11/03/2020

DOSSIER : À LA DÉCOUVERTE DES CINÉMAS INDIENS

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C’est terrible, mais il nous faut faire le deuil du cinéma de Hong Kong tel que nous avons appris à l’aimer dans les années 1990. Les productions de qualité issues de l’archipel se raréfient dangereusement au fil des ans… mais une alternative existe. Les catalogues de VOD cachent en leur sein des merveilles bourrines, novatrices, politiques, exaltantes, too much, et parfois tout en même temps. Leur point commun ? Leur pays d’origine. Cinéphiles en manque, l'Inde n’attend plus que vous.

Le cinéma indien a mauvaise presse – plus exactement, il n’a pas de presse du tout. De la petite agitation éphémère du début du millénaire autour de locomotives à vapeur comme Devdas, La Famille indienne ou Lagaan ne subsistent que des clichés tenaces, auxquels se raccrochent une désespérante majorité de spectateurs (et de journalistes, malheureusement) pour justifier leur désintérêt poli vis-à-vis de ces cinématographies. Autre obstacle de taille : le 7e Art indien est une planète à lui seul. La vitrine Bollywood ne concerne qu’une partie de la production nationale, répartie entre les principales régions et langues du pays. Évidemment, ces cinémas s’émulent les uns les autres via des multitudes de remakes et autres passerelles thématiques et artistiques, mais chacun vibre de ses singularités. Enfin, comme si ce grand saut dans l’inconnu n’était pas assez intimidant, suivre l’actualité du cinéma indien en France relève du parcours piégé.
Depuis le début des années 2000, il est toujours possible de s’approvisionner en DVD chez des revendeurs plus ou moins agréés – en la matière, le quartier parisien de la Chapelle et ses revendeurs à la sauvette sont l’équivalent de ce que fut la Galerie Oslo de l’avenue d’Ivry pour le cinéma de Hong Kong. Mais le marché du DVD indien, non content d’abriter parmi les plus stupéfiantes flying jaquettes de la création, a de faux airs de roulette russe. Trois films de trois heures peuvent être stockés sur une même galette, avec une compression fatalement dégueulasse, un, deux voire trois logos publicitaires peuvent occuper des coins ou carrément le centre de l’image, et en dépit de ce qui est annoncé sur la jaquette ou même dans le menu, les sous-titres peuvent briller par leur absence (s’ils sont bien présents,
ils peuvent s’avérer inintelligibles, enfants maudits d’une traduction Google hasardeuse et de caractères spéciaux caviardés de partout). Il est même possible de regrouper toutes ces tares en un même produit contrefait ET de se retrouver avec un screener. Pour ce qui est du grand écran, la situation s’avère presque aussi compliquée, les contingences techniques en moins.
À quelques rares exceptions près, seuls deux distributeurs (Aanna Films et Night ED Films) assument la charge de faire exister les cinémas indiens dans nos salles, et encore, toujours dans les mêmes circuits (des multiplexes de banlieue parisienne et une grosse dizaine de cinémas provinciaux pour les plus grosses sorties), sur une durée d’exploitation limitée à quelques mois – ce qui exclut donc l’existence de la plupart des sorties récentes en format physique dans les bacs nationaux, ces distributeurs n’ayant plus les droits après coup. Faute de meilleure visibilité, et en dépit du travail acharné de quelques passionnés, ces séances attirent un public à 95 % d’origine ou d’ascendance indienne.
Pour toutes ces raisons, l’avènement de la VOD peut jouer un rôle crucial dans la découverte de ces cinématographies. Les deux plus gros catalogues en la matière, Netflix et Prime Video, proposent un panel extrêmement varié de sorties récentes, et Mubi offre l’opportunité de (re)découvrir certains classiques des 50 dernières années dans une qualité d’image inédite. Attention, il ne s’agirait pas de tomber dans l’angélisme pour autant. Dans cette offre pléthorique, il y a à boire, à manger, et parfois même à s’étouffer – typiquement, le redoutable Drive de Tarun Mansukhani produit pour Netflix est sans nul doute l’un des films les plus vides jamais conçus. Il faut fureter, creuser, s’aventurer en territoires méconnus et mésestimés. Voici de quoi bien démarrer vos explorations, dans un esprit furieusement Mad.


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Deewaar (Yash Chopra, 1975)
Sholay (Ramesh Sippy, 1975)
Don (Chandra Barot, 1978)
Avant de jouer les darons imposants avec sa grosse voix, sa taille immense et sa barbe à la blancheur écarlate (si Dieu existe, il ressemble sans doute à ça), Amitabh Bachchan fut dans les années 1970 l’incarnation par excellence du « jeune homme en colère », grande figure mythique du cinéma d’exploitation hindi énervé. Dans Deewaar, les événements le forcent à prendre les fautes du père sur ses épaules toute sa vie durant, et son jeu désabusé retranscrit à merveille toute la rage bouillonnant dans ses entrailles. Dans Don, il incarne un double rôle du mauvais côté de la loi, avec une classe et un charisme badass que Shah Rukh Khan aura le plus grand mal à reproduire dans le remake de 2006 et sa suite absurde de 2011. Mais c’est dans le western curry Sholay que sa persona d’acteur se fige : bagout insolent, charme de mauvais garçon élevé à la dure, présence physique idéale pour y projeter des personnages qui n’auraient besoin que d’une poignée de phrases et d’attitudes pour exister.
Disponibles sur Mubi




Om Shanti Om (Farah Khan, 2007)
La deuxième réalisation de la chorégraphe Farah Khan, après le très couillon Main Hoon Na (également visible sur Netflix), joue sur un trope classique du cinéma populaire indien : la vengeance par réincarnation. L’occasion pour Shah Rukh Khan de camper un double rôle, discipline dans laquelle il peut exceller – comme dans Baazigar (1993) ou Karan Arjun (1995) –, ou au contraire tomber dans les travers du cabotinage à outrance – voir les très tendus Duplicate (1998), Fan (2016) ou même Don. Il reste ici du bon côté de la force, et sa flamboyance sert même le propos du film, critique caustique à souhait des travers de l’industrie bollywoodienne, ses fastes, ses vanités, son népotisme systémique. Oui, le cinéma populaire indien est capable de recul, sans trahir pour autant son voeu pieux de transcender la fiction par une exigence esthétique de chaque instant. Et parce qu’un bonheur n’arrive jamais seul, Om Shanti Om marque la première apparition à l’écran de la sublime Deepika Padukone.
Disponible sur Netflix




Gangs of Wasseypur (Anurag Kashyap, 2012)
Ugly (Anurag Kashyap, 2013)
Ce n’est pas la première fois que le nom d’Anurag Kashyap se retrouve cité dans ces colonnes et pour cause : il reste, depuis ses débuts, dans le quinté de tête des talents les plus stimulants du cinéma de genre indien. Et quelle meilleure façon de découvrir sa mise en scène qu’avec le monumental Gangs of Wasseypur et ses 5h20 de fresque gangster et barbare sur trois générations, le tout sans aucun temps mort, et truffé d’acteurs qui bouffent l’écran comme si leur vie en dépendait. Parfois qualifié de « Parrain indien », le film s’affranchit pourtant de toute comparaison trop ostensible et trace sa propre voie, celle de la boucherie. Ugly avance quant à lui de façon plus masquée sur ses intentions, et emprunte la forme d’un récit choral pour retourner in fine son auditoire comme une crêpe rongée par les vers. Dans les deux cas, des piqûres de rappel indispensables que le cinéma indien, derrière les apparats trompeurs de ses comédies romantiques, sait être l’un des plus hardcore de la planète.
Disponibles sur UniversCiné 




Bajirao Mastani (Sanjay Leela Bhansali, 2015)
Deepika Padukone n’a jamais autant crevé l’écran qu’en binôme avec son époux Ranveer Singh devant la caméra de Sanjay Leela Bhansali. Le réalisateur de Devdas les avait auparavant réunis dans sa relecture postmoderne de Roméo et Juliette, Ram-Leela (2013), où leur alchimie brûlait déjà de mille feux. Mais c’est dans cette épopée épique, pleine de trahisons, de batailles dantesques, de plans somptueux par centaines, que le couple devient l’un des plus fascinants de l’Histoire du cinéma mondial (Padmaavat, en 2018, jouera de cette complémentarité de façon plus retorse, mais toujours avec superbe). Jetez donc un oeil au clip du morceau Deewani Mastani, parade prénuptiale filmée avec un raffinement de gourmet accompli, où le moindre regard porte les promesses de toute une vie d’amour trahi. Comme dans tous les films de Sanjay Leela Bhansali, les séquences chantées/dansées paraissent toujours naturelles et font évoluer l’intrigue avec grâce.
Disponible sur Filmo TV


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Baaghi (Sabir Khan, 2016)
Il n’est pas une semaine sans que des voix un peu tristes en viennent à regretter les séries B viriles de nos vidéoclubs d’antan, les action men bas du front qui tapaient d’abord et tapaient ensuite. Mesdames, messieurs, laissez-moi vous présenter Tiger Shroff, rejeton du spécialiste des rôles de bad guys patibulaires à moustache Jackie Shroff. Tiger n’est que muscles. Son indice de masse grasse est négatif. Son visage n’a que trois expressions : crispé, sourire extatique, et repos (qui compte pour toutes les émotions restantes). Dans Baaghi, abstraction faite d’un long tunnel romantique d’une heure, il passe son temps à tataner de l’homme de main (dont le boss final ci-dessus) dans une tentative de greffe, ratée mais jouissive plus que de raison, entre la saga Karaté Kid et The Raid premier du nom. Dans Baaghi 2, le tunnel narratif est encore plus long mais la dernière demi-heure le voit venir à bout d’un campement militaire à lui seul. Dans Baaghi 3 (sortie le 6 mars, foncez voir la bande-annonce), il se fait a priori tout le califat de l’État islamique torse nu pour le petit dej’.
Disponible sur Netflix




Agent Sai Srinivasa Athreya (Swaroop Rsj, 2019)
Ce premier film straight outta Tollywood (le cinéma télougou, de la région de l’Andhra Pradesh) démarre en mode mineur sur une parodie dépaysée du Sherlock de Mark Gatiss et Steven Moffat. Athreya est un enquêteur a priori ringard, fan de péloches américaines, un verre Starbucks constamment vissée à la main. Ses talents de déduction, encore au stade de l’échauffement éparpillé, vont s’avérer cruciaux pour relier entre eux plusieurs cadavres en piteux état. Souvent, la bascule de la comédie potache au pur mélodrame dans le cinéma de genre indien se négocie au frein à main. Swaroop Rsj procède par petites touches. Il fait mine de se reposer entièrement sur le charme de son personnage principal (campé avec ce qu’il faut de détachement et de naïveté par Naveen Polishetty), puis bascule peu à peu dans le thriller rural à la mécanique scénaristique implacable, en prise directe avec une réalité criminelle contemporaine aux résonances sidérantes. Swaroop Rsj, considère-nous émoustillés.
Disponible sur Prime Video


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Bigil (Atlee Kumar, 2019)
Le terme « masala » (mélange d’épices) est souvent utilisé pour désigner la recette parfaite du cinéma populaire indien : un peu de romance, un peu d’action, un peu d’humour, un peu de drame, les meilleurs acteurs/danseurs, les plus belles voix pour les playbacks… Cette troisième collaboration entre le réalisateur wonderboy Atlee Kumar et la superstar du cinéma tamoul (ou Kollywood) Joseph Vijay honore la tradition du divertissement masala d’une fiction dingue, à l’équilibre d’autant plus hallucinant qu’elle semble contenir quatre films en un seul. Drame mafieux, comédie musicale des bas-fonds sublimée par la bande originale impeccable et chamarrée du grand A.R. Rahman, regard sur l’émancipation féminine et les violences faites aux femmes, Bigil culmine sur un final à la Shaolin Soccer, avant de nous laisser épuisés mais heureux, galvanisés comme jamais. Moins dans l’esbroufe que pour son précédent film Mersal (2017), Atlee Kumar confirme que son écriture cinématographique gagne incontestablement en puissance.
Disponible sur Prime Video




K.G.F: Chapter 1 (Prashanth Neel, 2018)
Côté mélange d’épices, cet ahurissant blockbuster made in Sandalwood (le cinéma de l’état du Karnataka, dans le sud-ouest de l’Inde) se pose là. Il faut s’imaginer la fusion ocre et poussiéreuse entre Scarface et Spartacus, avec un solide fond politico-mafieux et filmée par un disciple de Tony Scott. Un gosse des rues bravache, survivant à la seule force de ses poings, grandit pour devenir une brute épaisse vite repérée par la pègre de Bombay. Il va infiltrer une mine d’or, mener la fronde des esclaves et s’attaquer aux salopards en charge dans une bonne surdose de violence graphique. Le montage, très (trop) cut secoue le spectateur comme un vulgaire homme de main. Les informations sont dispensées à la vitesse d’un gnon balancé en traître – est-ce un simulacre d’Indira Gandhi qu’on voit commanditer la censure d’un livre racontant les aventures ici narrées ? Le film développe-t-il de fait un discours méta sur la réécriture de l’Histoire en vogue dans le cinéma populaire ? Peut-être, peut-être pas. Dans tous les cas, vivement la suite, prévue cette année.
Disponible sur Prime Video


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Asuran (Vetrimaaran, 2019)
Dans son tout aussi excellent Visaaranai (2015, visible sur Netflix), le réalisateur tamoul Vetrimaaran jouait avec habileté de l’impuissance éprouvée face à la terrible série d’injustices que subissaient ses personnages. Il monte de plusieurs crans dans la violence avec Asuran, et la brutalité du résultat laisse pantois. Les tensions entre Tamouls et Télougous sont remplacées par une bonne vieille lutte des classes dans un village reculé. Les pauvres s’opposent aux abus des riches, ces derniers humilient les plus faibles en représailles, puis se font dérouiller, et le cycle de la vengeance ne peut s’empêcher de surenchérir et de trouver écho d’une génération à l’autre. Les conflits se règlent à la serpe et à la machette, ça charcle, ça laisse des traces indélébiles. À mi-parcours, le film tutoie l’horreur pure, et maintient l’intensité jusqu’à son terme. Du même réalisateur, le polar Vada Chennai est tout aussi recommandable.
Disponible sur Prime Video




Jallikattu (Lijo Jose Pellissery, 2019)
Si vous avez raté la séance exceptionnelle du dernier PIFFF, attendez donc celle de la prochaine édition du festival Hallucinations Collectives. L’expression peut sembler tarte à la crème, mais Jallikattu doit être vu sur grand écran pour pleinement s’apprécier. En dix ans d’une carrière fulgurante, zébrée de films aussi dingues visuellement que thématiquement (Amen en 2013, Angamaly Diaries en 2017 et Ee. Ma. Yau en 2018), Lijo Jose Pellissery s’est imposé en chef de file dément du cinéma malayalam (Mollywood de son petit nom). Son violon d’Ingres ? Retranscrire le chaos quotidien des petites villes du sud de l’Inde dans des propositions filmiques sidérantes, avec un goût marqué pour le plan-séquence qui tue. Jallikattu se bringuebale de personnages fiévreux en saynètes absurdes, nous égare dans un quotidien bousculé par un buffle incontrôlable, et aligne les morceaux de bravoure picturaux à s’en décrocher la mâchoire. Jallikattu se vit, se ressent au plus profond des tripes et laisse KO.
Disponible sur Prime Video

François Cau