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DVD MAD (N°326)

Rage

Après quelques oeuvres expérimentales et confidentielles comme Stereo et Crimes of the Future, deux longs-métrages établissent, à partir du milieu des années 1970, la réputation de David Cronenberg : Frissons (1975) et Rage (1977), tous deux produits par la société québécoise Cinépix où le réalisateur se présente initialement dans l’espoir de tourner un film érotique. Passablement troublés par son bout d’essai, les patrons John Dunning et André Link préfèrent orienter le débutant vers l’horreur. Ainsi naquit Frissons, dont le succès entraîne la mise en chantier de Rage, son extension, pratiquement son remake. Dans le premier, un scientifique introduit un parasite dans le corps humain pour le rendre plus performant. Une intervention qui aboutit à la transformation des sujets en créatures sauvagement libidineuses qui envahissent un immeuble high-tech. Dans le suivant, à la suite d’une greffe de peau expérimentale, une accidentée de la route sort de son coma et, grâce à un dard qui surgit de son aisselle, se nourrit du sang de ceux qu’elle croise. Ses victimes se transforment presque aussitôt en monstres hirsutes et baveux et la contagion s’étend très vite au-delà des murs de l’hôpital. Un cas de vampirisme moderne, pendant contemporain et urbain des conventions gothiques du genre.
Tourné en 25 jours pour un budget de 530.000 dollars, Rage fixe, au même titre que Frissons, les obsessions de leur auteur : ce corps humain qu’il qualifie de « fait majeur de l’existence humaine », ses mutations, la contagion, une science sans conscience… Naissance d’un sous-genre : le gore chirurgical, domaine dont le cinéaste exploitera ensuite toutes les ressources avec Chromosome 3, Scanners, Vidéodrome, La Mouche, Faux-semblants et même eXistenZ. Pour l’heure, avant d’avoir accès à des moyens plus importants, Cronenberg se dit satisfait de son sort et de ses producteurs. Parmi ceux-ci : un certain Ivan Reitman (futur réalisateur de S.O.S fantômes) qui lui conseille de donner le rôle principal de Rage à la hardeuse Marilyn Chambers plutôt qu’à Sissy Spacek
« Je suis satisfait que Frissons et Rage aient si bien marché et se soient fait remarquer, mais pas seulement parce que j’en suis le principal bénéficiaire » déclare-t-il peu après la sortie du second. « Au Canada, ils ont fait prendre conscience à beaucoup de jeunes réalisateurs que le cinéma d’horreur permettait de s’exprimer. Je suis réellement heureux que Frissons et Rage aient convaincu des producteurs de donner leur chance à des débutants. Et ce sans prise de risque. Car l’échec d’un petit film d’horreur ne signifie pas l’arrêt d’une carrière. » Et s’il sort du lot, il peut même booster ladite carrière. Comme Frissons et Rage qui, avec un retour sur investissement de 7 millions de dollars chacun, rendent David Cronenberg très attractif. Enfin, pas aux yeux de tous. « Un critique canadien a demandé à ce qu’on ne me laisse plus approcher d’une caméra » rigole-t-il. Il essuie également, avec ses producteurs, les critiques de plusieurs parlementaires choqués que des aides publiques et autres crédits d’impôt aient contribué à financer Frissons. « Pour éviter ce genre de choses, nos partenaires de la Canadian Film Development Corporation ont essayé de faire passer Rage incognito dans un package de plusieurs autres longs-métrages, de manière à moins attirer l’attention. Malheureusement, ces plans ont échoué et nous nous sommes retrouvés seuls, bien identifiés par nos détracteurs. Heureusement, les fonctionnaires de la CFDC nous ont soutenus jusqu’au bout. Courageux de leur part. Ils ont été récompensés, puisque Rage leur a ramené de l’argent. D’importants bénéfices qui ont cloué le bec à nos plus virulents détracteurs. » Lesquels seront bientôt inaudibles, David Cronenberg devenant au fil des ans l’un des réalisateurs les plus cultes du genre. 

Marc Toullec