0

DVD MAD (N°325)

Summer of 84

Nous n’irons pas jusqu’à dire que le trio québécois François Simard, Anouk Whissell et Yoann-Karl Whissell, alias RKSS, avait créé l’événement en 2015 avec Turko Kid. Mais ce premier film joyeusement gore, rigolard et référentiel était parvenu à se distinguer au sein du tout-venant de la production horrifique mondiale. Toutefois, on ne plaçait pas forcément de grandes attentes dans leur second effort. Ce Summer of 84 nous fait mentir : du talent, les RKSS en ont. 
Summer of 84 est la chronique d’un été dans une zone résidentielle américaine semblable au Wisteria Lane de Desperate Housewives ou au décor du Blue Velvet de David Lynch. Un gamin passionné de thèses conspirationnistes et de faits divers délirants y soupçonne son voisin policier d’être le serial killer dont parlent les journaux. Persuasif, l’adolescent entraîne ses trois amis dans son étroite surveillance du suspect.
Un projet dont RKSS n’est pas à l’origine : il naît en 2014 de l’imagination de Matt Leslie et Stephen J. Smith. Depuis plusieurs années déjà, le tandem s’essaie sans succès à l’écriture pour le cinéma et la télévision. « Nous avons pondu des milliers de traitements » expliquent-ils. Des projets systématiquement recalés. « Au départ, Summer of 84 semblait bien parti pour les suivre. On essuyait refus sur refus. Les sociétés de productions nous répétaient que, en l’absence d’un rôle masculin important destiné à quelqu’un comme Nicolas Cage ou Bruce Willis, ça ne le faisait pas. » Du moins jusqu’à que Gunpowder & Sky, une jeune structure oeuvrant surtout dans le documentaire mais désireuse de se lancer dans la fiction. Et Summer of 84 en fournit l’occasion à ses patrons, involontairement soutenus par le succès de Stranger Things, série qui adopte le même angle nostalgique. « Une pure coïncidence » signale François Simard. « Comme point commun, nous n’avons en fait que des gosses sur des vélos. Des vélos qui se réfèrent au Gang des BMX, l’un des films qui nous ont le plus marqués dans notre enfance. » Des deux roues déjà très présents dans Turbo Kid. « Si le scénario de Matt Leslie et Stephen J. Smith nous a immédiatement parlé, c’est en premier lieu parce qu’il touchait à un environnement que nous connaissons bien. Il évoquait nos amis, nos distractions et, en définitive, nous-mêmes. Nous n’avons pas tenté une seule seconde de capitaliser sur la popularité de Stranger Things et de Ça. D’ailleurs, notre film ne traite pas d’événements surnaturels. » Simplement d’un tueur en série en exercice, bien tangible, émule direct de John Wayne Gacy, ce voisin au-dessus de tout soupçon, pilier de la communauté. RKSS y fait nettement allusion, comme pour mieux ancrer leur scénario dans le quotidien le plus banal. Mais, à l’écran, ce monstre au conséquent tableau de chasse existe-t-il vraiment ? N’est-il pas l’ultime lubie d’un gosse qui aurait un peu trop tendance à crier au loup ? Naturellement, les réalisateurs ne révèlent pas le dénouement de leur film, stipulant simplement que « Summer of 84, c’est un peu Les Goonies qui tourne mal ! » Car, en fin de parcours, les scénaristes et réalisateurs quittent brusquement les rails du divertissement tout public et jettent un froid qui fait toute la différence entre une production Spielberg familiale des années 1980 et un Mystic River. « Nous n’embellissons ou ne noircissons rien » déclare François Simard. « Si nous sommes très attachés à cette époque, nous la montrons par le biais d’un environnement en pleine mutation. Il y a eu un moment où les infos ont commencé à parler de rapts d’enfants, de tueurs en série, et tout ça se passait dans les banlieues. La fin du rêve américain. » Presque éthérés, les derniers instants de Summer of 84 expriment ce basculement avec finesse et sincérité. Le grand désenchantement d’un petit film attachant. 

Marc Toullec