Bienvenue en enfer
21/03/2018

Bienvenue en enfer

9 doigts

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Le punk F.J. Ossang nous emmène dans un étrange voyage qui part du film noir pour déboucher sur la science-fiction la plus folle, et où les références intimidantes comptent moins qu’une approche sensorielle propre à stimuler l’imaginaire du spectateur.

« Je lis souvent que mes films sont « référencés », et c’est une formule que je n’aime pas beaucoup. Comme s’il fallait être initié pour y entrer. Alors que je remarque que mes films plaisent souvent aux enfants, ou à des gens qui n’ont pas nécessairement une vaste culture cinématographique, et qui ne vont pas chercher à comprendre ces « références ». » Ainsi parle F.J. Ossang dans le dossier de presse de 9 doigts, et il a sans doute raison. S’il n’a tourné que cinq longs-métrages en 33 ans, c’est en partie à cause d’un certain discours, réduisant ses œuvres à une savante compilation d’éléments de récup. Et il y a effectivement là un gros malentendu. Cela peut bien sûr sembler paradoxal, le bougre ayant un style immédiatement reconnaissable : noir & blanc hyper-travaillé qui évoque les avant-gardes du cinéma muet, traces de série noire, dialogues littéraires (ici, des portions entières des Chants de Maldoror de Lautréamont), arrière-plan de complot global dont le spectateur ne perçoit que des bribes éparses, etc. Mais là n’est pas l’important, car les références ont ceci de particulier que chacun a les siennes, différentes de celles des autres. Bref, vous aurez votre propre bagage pour monter à bord de 9 doigts.

Le nôtre fait appel à ce bon vieux comte Dracula. Tel plan en négatif renvoie à celui de Nosferatu, le Vampire marquant le passage dans le domaine du vampire, tandis que le voyage en cargo (qui constitue l’essentiel du film) évoque la traversée du navire partant de la Mer Noire pour apporter la pestilence à Londres. Sauf que dans la plupart des œuvres, ces moments de transition constituent seulement un épisode parmi d’autres. Au contraire, la grande originalité de 9 doigts, qui fait tout son prix, c’est qu’il se passe entièrement au milieu du Styx, au seuil du pays des morts, à l’extrême limite d’une apocalypse annoncée. Du début à la fin du film, les phrases sentencieuses se succèdent ainsi pour rappeler que nous sommes en train de cheminer au bord du précipice : « Bienvenue en enfer », « Tu as acheté un ticket d’entrée pour la mort, regarde-la bien en face ». Du coup, tous les aspects de l’intrigue se situent dans une sorte d’entre-deux, de zone intermédiaire, provisoire et mouvante, où ne sait jamais sur quel pied danser. Le héros, qui est tombé sur un mourant avec une balle dans le buffet, est ensuite capturé par les malfaiteurs qui ont commis le meurtre. Mais ces derniers ne le séquestrent pas plus qu’ils ne le relâchent, préférant l’intégrer à moitié dans leur bande. Il se retrouve ainsi embarqué sur un cargo transportant une arme de destruction massive, dont la nature est aussi mystérieuse (nucléaire ? bactériologique ? - le dialogue parle à la fois de « polonium » et de « peste ») que celle de ses gardiens, vu qu’on ne comprend pas au juste s’ils sont des gangsters ou des révolutionnaires, voire des apôtres de l’extinction de l’humanité.

Enfin, le bateau, qu’on croyait parti pour l’Amérique du Sud, se met à tourner autour du « Nowhere Land », une invention que les férus de littérature de science-fiction rapprocheront peut-être de la vague steampunk. Le dialogue nous informe qu’il s’agit d’un continent artificiel formé d’agrégations de déchets et de cendres, dérivant sans cesse et changeant de géographie au gré des tempêtes. Et ce lieu maudit semble avoir d’étranges effets sur le psychisme de ceux qui s’en approchent… Voilà qui fait sans doute justice aux accusations d’hermétisme lancées au réalisateur depuis ses premiers films. D’habitude, quand on dit qu’un cinéaste « a un univers », cela sous-entend qu’il construit des mondes hyper-concertés, fermés, privés de la moindre respiration. En fait, c’est tout l’inverse chez Ossang : à force de travailler les interstices et les situations instables, 9 doigts s’impose comme une œuvre ouverte aux quatre vents, branchée sur des horizons infinis, comme le soulignent régulièrement de très beaux plans sur le ciel ou sur des montagnes embrumées. Alors, pourquoi ne pas tenter le voyage ? Comme on vous le disait, il n’y a pas besoin d’avoir la carte de membre d’un club pour entrer dans ce film et y perdre son chemin.

 

Gilles Esposito

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