Wakanda !!!
20/02/2018

Wakanda !!!

Black Panther

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Bourré de défauts mais aussi réjouissant qu'une production Cannon, plus politique que pyrotechnique, le nouveau Marvel confirme la nouvelle volonté du studio : laisser s'exprimer de vrais cinéastes au sein d'une machine industrielle. Enfin, pas trop non plus, hein...

Après avoir recruté un cinéaste venu du circuit indépendant et l'avoir laissé imprimer sa personnalité à Thor : Ragnarok pour un one-man show Chris Hemsworth assez jubilatoire, l'usine Marvel retente le coup en confiant Black Panther à Ryan Coogler, célébré à juste titre pour la force de frappe émotionnelle de Fruitvale Station et surtout de Creed, qui avait su trouver une sorte d'équilibre idéal entre respect d'une franchise (Rocky) et singularité d'un style très musical au sens narratif du terme. Plus important, tout comme DC avait eu l'idée probante de choisir une femme pour réaliser Wonder Woman, le super-héros noir créé par Stan Lee et Jack Kirby se retrouve mis en scène par un cinéaste black et donc apte à comprendre sa mythologie de façon bien plus profonde que ses confrères blancs. Coogler ayant emmené avec lui une bonne partie de son équipe (à commencer par sa chef-op Rachel Morrison et son compositeur Ludwig Görannson), la première qualité du film est qu'on y reconnaît la patte du réalisateur, même s'il est tenu de respecter un cahier des charges qui, malheureusement, handicape en partie la réussite de l'entreprise. Le premier défaut du specacle n'est pas des moindres puisqu'il s'agit de Black Panther lui-même : dépourvu du moindre charisme (à tel point qu'on oublie complètement sa présence dès qu'il disparaît de l'intrigue l'espace de quelques minutes et qu'on s'en passe fort bien), Chadwick Boseman se fait voler la vedette par l'ensemble de ses partenaires, à commencer par le trio féminin qui l'escorte (Lupita Nyong'o, Danai Gurira et Letitia Wright rivalisent de prestance) et son cousin Killmonger (Michael B. Jordan), le prétendant au trône de Wakanda.


L'autre gros problème de Black Panther réside justement dans Wakanda, ce royaume africain high-tech que le reste de la planète croit être un pays du tiers-monde, illusion soigneusement entretenue par ses souverains successifs : entre sa jungle luxuriante, ses tours high-tech et ses engins volants, cet univers a priori fascinant n'est guère survolé que par quelques plans larges qui ne suffisent pas à le rendre crédible. Enfin, l'un des seuls personnages blancs du film (l'agent de la CIA joué par Martin Freeman) n'a d'autre utilité que de placer un combat aérien aussi bref que mal torché qui ne semble destiné (Disney oblige) qu'à flatter les fans de Star Wars, tandis que le duel final entre les deux antagonistes se déroule dans un tunnel sombre alors qu'il aurait dû en toute logique avoir lieu sur le champ de bataille où leurs armées s'affrontent au même moment. La dernière partie du film résume d'ailleurs fort bien son côté hybride : d'un côté, une volonté évidente de déployer un récit sauvage et tribal et de l'autre, l'écrasante obligation de livrer un produit industriel et familial blindé de CGI à la mécanique très prévisible. Et pourtant, le charme opère. Entre une scène d'action virtuose à la Mission : Impossible dans un casino coréen et un duel à l'arme blanche dans la jungle dont la chorégraphie brutale évoque celui qui opposait Achille à Hector dans Troie, Ryan Coogler fait de Black Panther un symbole plus qu'un super-héros et met en avant les aspects politiques et la mystique ancestrale d'un récit qui carbure plus à l'émotion qu'à l'action et qui garde un ton étonnamment sérieux pour une production Marvel, le tout porté par une bande-son fracassante supervisée par Kendrick Lamar où les tambours et les chants africains se mélangent aux rythmes urbains et aux cuivres héroïques. Farouchement ancré dans la culture africaine, doté d'un méchant qui doit sa réussite au fait que ses motivations apparaissent aussi nobles que celles du héros, Black Panther possède ce qui manque le plus à la plupart des blockbusters Marvel en dépit de ses défauts de confection : une vraie personnalité... et un costume ultra-classe !

Cédric Delelée