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DVD MAD (N°314)

Leatherface

À LA RACINE

Ce mois-ci, le DVD Mad vous propose d’assister à la genèse de Leatherface à travers le dernier bébé de Julien Maury et Alexandre Bustillo. Un bébé dont la naissance compliquée (voir l’entretien qui suit) n’a pas réussi à entamer les qualités qui en font une ambitieuse proposition au sein de la saga initiée par Tobe Hooper.

Le bond qualitatif aisément détectable entre la scène introductive de Leatherface et la séquence suivante met immédiatement la puce à l’oreille. D’un côté, un filmage étriqué et grotesque, repompage servile, caricatural et laid d’une des scènes les plus malaisantes et folles de l’Histoire, à savoir celle du repas du Massacre à la tronçonneuse original de Tobe Hooper. De l’autre, une photo ocre et ouatée, des mouvements d’appareil précis et élégants, des choix de focale subtils et une inquiétante étrangeté mêlant imagerie quasi lynchienne, Lewis Carroll et citation élégante. On n’est plus dans le même film. Et pour cause : La première scène a été tournée par un tâcheron à la demande des producteurs de Millennium Films afin de donner dans le fan service basique. L’ouverture originale tournée par Alexandre Bustillo et Julien Maury, elle, est visible dans les scènes coupées de cette édition, et joue la carte de l’ambigüité morale sur un mode pictural naturaliste et muet. Il y a donc bien deux mondes qui s’affrontent dans Leatherface. Celui du projet initial né du script du quasi inconnu Seth M. Sherwood et de l’implication dans le projet du duo français responsable d’À l’intérieur, Livide et Aux yeux des vivants. Et celui pondu au final par les producteurs, qui ont sabré une bonne trentaine de minutes de développement de personnages et modifié le début et la fin du long-métrage afin de « donner aux gens ce qu’ils attendent ». À savoir, donc, non pas le meilleur film possible, mais des points d’ancrage familiers censés emporter l’adhésion des fans par une régurgitation mécanique de motifs désormais usés par les ans (la scène du repas, donc, mais aussi une poursuite nocturne avec donzelle coursée par un dingue armé d’une tronçonneuse vrombissante. Bâillement).

LÉGITIMITÉ GÉNÉTIQUE
Forcément, vous vous dites que ça a l’air mal barré, c’t’histoire. Mais en fait, non. Car malgré ses déboires en postproduction, malgré un budget étriqué et un tournage au forceps en Bulgarie obligeant parfois les réalisateurs à boucler des scènes cruciales en quelques heures (ce qui se ressent par moments), Leatherface reste une proposition foncièrement séduisante et étonnante au sein de la saga Massacre à la tronçonneuse. Déjà, son argument de départ entend s’éloigner du sempiternel « ados en goguette découpés par des rednecks anthropophages », puisque c’est finalement l’inverse qui arrive ici, dans une amélioration clairement notable par rapport au calamiteux Texas Chainsaw 3D de John Luessenhop déjà produit par Millennium (et dont le meilleur effet spécial restait la chemise magique d’Alexandra Daddario). Interné pendant de longues années sous une nouvelle identité pour le protéger de sa tante autoritaire Verna Sawyer (excellente Lili Taylor), le futur Leatherface s’évade avec d’autres ados perturbés et une infirmière prise en otage. Mais lequel d’entre eux est notre boogeyman en devenir ? Ike, le sadique nerveux ? Jackson, l’introverti au grand coeur ? Bud, le colosse simple d’esprit ? Cette fois, ce sont donc les monstres qui sont pourchassés par le monde dit « normal », en la présence de Hal Hartman (Stephen Dorff), shérif lancé dans une quête vengeresse après le meurtre de sa fille par les fils Sawyer. Une dynamique rappelant aussi bien La Balade sauvage de Terrence Malick que The Devil’s Rejects de Rob Zombie. Des influences avouées, qui démontrent une ambition inhabituelle dans les récents avatars de la franchise (et du ciné d’horreur US en général) tout en s’inscrivant dans un héritage circulaire (Massacre… est une influence cruciale de The Devil’s Rejects) qui donne à Leatherface une authentique légitimité « génétique », respectueuse et intelligemment postmoderne.

TRÉSORS CACHÉS
Restait à trouver la forme adéquate pour respecter cette note d’intention. Là, le contrat est en grande partie rempli. Dans ses meilleurs moments, Leatherface est tout bonnement le plus beau film de Maury et Bustillo, grâce à une splendide photographie chaude et contrastée d’Antoine Sanier (à laquelle le master de Metropolitan rend superbement justice) et à une mise en scène souvent inspirée, parsemée d’images poético-macabres (le plan large nocturne sur la mort d’un des ados, la fumée qui s’échappe en volutes de la bouche d’une victime abattue en pleine tête) et d’idées visuelles efficaces (la gerbe de sang après un coup de shotgun dans la scène du diner). Les Frenchies démontrent une fois de plus qu’ils savent instaurer une tension électrique (la scène de l’évasion de l’institut) et ménager des séquences à la fois graphiques et signifiantes. En revanche, si le rythme frénétique de Leatherface atteint le but voulu par ses producteurs en termes de dynamisme, le coeur du film est à découvrir dans les 26 minutes de scènes coupées visibles en bonus, qui laissent entrevoir une narration toute différente (dont une scène de dialogue entre Jackson et l’infirmière qui nuance considérablement les deux personnages et leur relation), ainsi qu’une séquence de fin bien plus en accord avec le projet du film (et sur laquelle plane l’ombre du premier Jeepers Creepers). La vraie naissance de « face de cuir » est là, dans le romantisme horrifique désespéré d’une âme prise au piège de sa propre psyché, et où l’écho fait à une séquence de Massacre à la tronçonneuse 2 parvient même à donner une nouvelle dimension à la séquelle de Hooper. Et encore, on sait de source bien informée que tous les passages biffés par la production ne sont pas visibles sur cette édition, et que le personnage de Clarice, nymphomane pyromane nécrophile, y gagnait notamment en profondeur. Le vrai Leatherface de Bustillo et Maury reste donc, pour le moment, hors d’atteinte. Reste ce Leatherface-là, un long-métrage à la fois fascinant et frustrant, témoignage d’un système castrateur qui n’aura finalement pas réussi à museler l’amour et le respect manifeste des deux Français pour le personnage et son univers. Précieux comme une carte au trésor incomplète.

Laurent Duroche