Auto-destruction
16/11/2017

Auto-destruction

Justice League

70

Difficile de trouver les mots justes face au gâchis historique que représente Justice League. Cinquième épisode du DC Cinematic Universe, le film devait conclure la trajectoire créative de Zack Snyder, laquelle, qu'on l'apprécie ou non, avait au moins le mérite d'aborder un genre industrialisé sous un angle très personnel. Or, le Justice League qui sort aujourd'hui en salles est l'exact opposé d'une oeuvre d'auteur, un échec critique retentissant, une réorganisation administrative et une tragédie familiale ayant amené Warner à revoir entièrement sa copie à quelques mois seulement de sa deadline...

Ecrit en même temps que Batman v Superman : l'aube de la justice par son propre scénariste Chris Terrio (oscarisé pour Argo), le Justice League d'origine devait effectivement, selon les propres aveux de Snyder, éclaircir le DCU, après les tourments opératiques et les tendances misanthropes de Man of Steel et BvS. Le personnage de Barry Allen/Flash semble ne pas avoir beaucoup bougé, son agaçant statut de sidekick comique traduisant parfaitement la manière dont Snyder, archétype du quaterback le plus populaire du lycée, a toujours perçu la figure du nerd. Maladroit et caricatural, le portrait de Barry Allen plombe rapidement Justice League, à plus forte raison quand on le compare à l'écriture assez subtile de la première saison de The Flash, version CW. Naïf et volontaire, le coureur au costume rouge ne s'inscrit pas, de fait, dans la mythologie développée par Snyder, contrairement à Aquaman, Cyborg et Wonder Woman, unis par un désir très relatif de sauver l'Humanité. Snyder ne cache absolument pas son désintérêt de l'espèce humaine, déjà évident dans le climax de Man of Steel : durant une discussion entre lac et forêt, vraisemblablement issue du tournage original, Wayne affirme qu'il est inutile de tenter de s'associer aux hommes pour contrecarrer la menace en cours, les êtres humains étant "persuadés que l'Apocalypse peut être mise sur pause". Dans le Justice League de Snyder, les dommages collatéraux sont donc infligés à la nature plutôt qu'à l'homo sapiens, et les principales scènes d'action évitent logiquement de mettre en scène des civils. L'idée aurait pu être intéressante, si le film avait accepté de la développer jusqu'au bout. Pour ne citer qu'elle, l'apparition d'une famille de migrants dans le troisième acte en dit long sur les rafistolages qu'a subi le film durant ses dernières semaines de production...

On le sait, suite au décès tragique de sa fille, Zack Snyder a quitté le projet pour s'occuper de sa famille. Nous sommes en mai 2017, et un an plus tôt, le cinéaste devait gérer une toute autre affaire : l'arrivée de Goeff Johns à la tête du studio DC, avec pour objectif affiché par Warner de réorienter le ton global de la franchise après l'assassinat critique de Batman V Superman. A cela s'ajoute l'influence de Ratpac, (future-ex) société de Brett Ratner, qui souhaiterait une ligne éditoriale plus proche (et aussi rentable) que celle de Marvel. Le triste départ de Snyder donne l'occasion à DC et Warner de débaucher, justement, l'un des anciens piliers de Marvel, à savoir Joss Whedon, réalisateur des deux premiers Avengers. En un temps record, le créateur de Buffy contre les vampires et Firefly doit réécrire des pans entiers de Justice League, retourner plusieurs actes en réunissant l'ensemble du cast, changer le climax, ajouter des enjeux "humains", saupoudrer le tout d'un humour bon enfant et superviser une post-production forcément impactée par tous ces changements de dernière minute.

Tout ceci n'a évidemment rien d'anecdotique, et se lit même en permanence à l'écran. Prévu à l'origine pour durer trois heures (et par conséquent donner corps aux personnages d'Aquaman et Cyborg, ici d'authentiques figurants, mais dont les atours de surfer et de quaterback semblaient correspondre à Snyder), Justice League doit, à la demande express de Warner, être réduit d'un tiers. Des blagues à la Whedon (mais sans le temps d'écriture dont il disposait pour Avengers) sont disséminées aux quatres coins du récit, recyclant parfois des gags connus (Batman se tordant de douleur à terre comme Loki après sa rencontre avec Hulk...). Auteur tout à fait valable, quoi qu'en disent ses détracteurs, Whedon n'a toutefois pas l'ambition visuelle ni le souci du détail esthétique de Snyder, et son inclusion dans Justice League s'opère au forceps. Cantonné à un 1.85 télévisuel étrangement choisi par son prédécesseur, qui donne le sentiment d'une ampleur étriquée quelle que soit la situation, Whedon semble cadrer aléatoirement, notamment lors d'une scène de dialogue dans la cafétaria du Daily Planet ; ou, pire, durant une séquence pivot dans un champ de maïs entre Lois et Clark, renvoyant théoriquement à l'une des plus belles séquences du Superman de Richard Donner.

Comment détecter ces ajouts ? Outre les innombrables changements de style et ruptures de ton au sein d'un même chapitre, il suffit d'observer la bouche de Henry Cavill, retouchée numériquement avec la finesse d'un gamin de sept ans sur Photoshop. Contraint de reprendre son rôle au tout dernier moment, Cavill doit contractuellement porter une moustache pour le tournage en cours de Mission : Impossible 6. C'est donc avec la pilosité faciale de Freddie Mercury que l'acteur retrouve le costume de Supes, les infographistes promettant à la production que le trucage sera indécelable. Non seulement on ne voit que ça, mais Whedon choisit d'ouvrir le récit sur cet atroce effet spécial. Une abomination parmi d'autres, à vrai dire, puisque les effets visuels (bâclés, compte tenu des délais) oscillent entre la légère sortie de route et l'accident industriel. Si l'on excepte une sympathique bataille souterraine dans un tunnel de métro désaffecté, le spectacle qu'offre Justice League est pour le moins anachronique ; dans tous les cas à des années lumière de ce que pouvait offrir Man of Steel il y a déjà quatre ans. Etouffé par une musique de Danny Elfman qui a la fausse bonne idée de recyler son thème de Batman et la fanfare de John Williams au milieu d'un brouhaha incessant, Justice League se voit certes sans déplaisir (certaines idées visuelles de Snyder font leur petit effet), mais dire qu'on l'aura oublié dans une semaine serait encore un peu trop indulgent...

Alexandre Poncet