Rêves du futur
04/10/2017

Rêves du futur

Blade Runner 2049

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Pour des raisons commerciales plus que nébuleuses, définies par les services marketing conjoints de Warner (distributeur américain) et Sony (distributeur international), Blade Runner 2049 n'aura été montré à la presse qu'une poignée de jours avant sa sortie officielle. Difficile, dans un temps aussi limité, de proposer une analyse approfondie pour une oeuvre qui mérite bien plus que des réactions à chaud dignes de Twitter. Les lignes qui suivent ne sont donc qu'un début de lecture, privé du recul qu'autorisera notre prochain numéro papier.

Avec Blade Runner 2049, Denis Villeneuve évolue très consciemment en terrain miné : Blade Runner, l'original, est encore considéré aujourd'hui comme le firmament du film noir futuriste, un genre cinématographique qu'il a lui-même créé. Rivaliser avec l'imaginaire bouillonnant de Ridley Scott, Jordan Cronenweth, Douglas Trumbull, Syd Mead, David L. Snyder et Lawrence G. Paull étant impossible, Villeneuve s'engage immédiatement dans une autre voie, et s'efforce de compléter le long-métrage original (ou plutôt son Final Cut) sans jamais l'affronter. Alors que les suites révisionnistes sont aujourd'hui monnaie courante, Blade Runner 2049 parvient, et c'est déjà un miracle, à développer le propos de son modèle sans avoir à l'éclairer sous un nouvel angle. Par une blague très intelligemment écrite, glissée dans un échange entre les personnages de Ryan Gosling et Harrison Ford, la séquelle évacue par exemple l'un des débats centraux du classique de Scott, pour mieux le laisser à l'opinion du spectateur. Synthétique, Deckard ? Si la possibilité n'est pas écartée, elle ne sera pas plus confirmée ici que dans les nombreux montages du premier opus. Propre à la nouvelle matricielle de Philip K. Dick, ce voile de doute existentiel imprègne 2049 dans son ensemble. Plutôt que de capitaliser sur un fan service de façade (les caméos sont quasi-inexistants, et une séquence du dernier acte peut se justifier d'un point de vue purement narratif), Villeneuve parvient à ressusciter l'esprit même de Blade Runner. Un couple de personnages artificiels, l'un organique, l'autre numérique, l'y aide grandement, leurs interactions n'étant pas sans rappeler Her de Spike Jonze ou A.I. intelligence artificielle de Steven Spielberg. Les meilleures séquences de Blade Runner 2049 leur sont consacrées, en particulier une scène d'amour entièrement basée sur les apparences trompeuses de la réalité.

Très frontal dans son traitement du sexe et de la violence, sans pour autant jamais sombrer dans la vulgarité et le discours puéril de la plupart des blockbusters R récents (ceci inclut les scènes à la Vendredi 13 d'Alien : Covenant), Blade Runner 2049 repose les fondamentaux d'une vraie science-fiction pour adultes, sous haute influence littéraire. Fuyant les formules hollywoodiennes, Villeneuve semble même jouer à la roulette russe d'un point de vue commercial. Les scènes d'action, atmosphériques, percutentes et stylisées, sont l'antithèse des morceaux de bravoure à rallonge que l'industrie chorégraphie à longueur de temps, dans des comités rassemblant des armées de storyboardeurs et d'exécutifs zélés. Villeneuve opte au contraire pour un découpage sec, une brutalité soudaine et des contrepoints systématiques en termes de mise en scène, éclairant les événements sous un angle émotionnellement décalé. Très (et parfois trop) concentré sur son exposition, le cinéaste s'intéresse aussi davantage aux silences de ses protagonistes qu'à leurs dialogues effectifs. Certaines séquences se noient dans ce parti pris extrême, notamment une longue confrontation entre les murs humides de la Wallace Corporation (héritière de Tyrell, dont la texture aquatique évoque un ventre fertil). D'autres (l'intégralité des scènes de Las Vegas, pour ne citer qu'elles) y gagnent un poids rarement atteint depuis le chef-d'oeuvre de Scott.

Enfin, et c'est peut-être son plus grand atout : Blade Runner 2049 se rapproche à de nombreuses reprises du choc esthétique que représenta le film de Scott en 1982. Certes, le production design est inégal, en raison de certains intérieurs décevants et de quelques scènes de rues presque incohérentes. La manière dont Villeneuve étend l'univers de son modèle n'en est pas moins admirable. Plongées dans une pollution opaque sublimée par la photographie époustouflante de Roger Deakins, les scènes d'exploration urbaines n'ont rien du caprice cosmétique que l'on aurait pu craindre. Retrouvant la physicalité mais aussi l'onirisme des effets de Douglas Trumbull (des miniatures ont été utilisées ici, complétées par des images de synthèse parfaitement dosées), 2049 assume par l'image son statut d'uchronie métaphorique, et développe un background de S.F. d'une densité folle sans avoir besoin de souligner chaque fait historique. Tous les accessoires en revanche, du revolver de Ryan Gosling à son analyseur d'ADN, en passant par une machine à créer des souvenirs, un cheval de bois et un projecteur holographique de poche, sont ici des personnages à part entière, tels que le genre en avait vu naître si peu en près de trente ans. Hérité de la culture japonaise, cet animisme est après tout le coeur de Blade Runner, dont les héros tragiques ne sont que des objets dans une société gouvernée par une industrialisation tentaculaire et le culte de l'argent. Armé d'un script souvent passionnant, Denis Villeneuve a touché dans le mille, et le savoir engagé sur une nouvelle adaptation de Dune constitue l'une des plus belles promesses cinématographiques des années à venir...

Alexandre Poncet