Au ras des pâquerettes
19/07/2017

Au ras des pâquerettes

Spider-Man Homecoming

41

On aurait aimé ne pas avoir à comparer cette nouvelle version de Spider-Man avec la trilogie de Sam Raimi ou les deux longs-métrages de Marc Webb. Seul problème : ce reboot signé Marvel se positionne ouvertement en double négatif des précédentes itérations, la plupart des choix créatifs ayant été pris en réaction aux adaptations existantes. Proposer une lecture originale du comics, pourquoi pas, encore faudrait-il que le ton ne contredise pas la nature profonde du personnage.

Spidey voltigeait entre les gratte-ciel de New York devant la caméra virtuose de Sam Raimi, ou lors du climax de The Amazing Spider-Man ? Jon Watts et Kevin Feige décident de retenir leur héros au sol durant une majeure partie de l'intrigue ; un gag l'immobilise même dans une banlieue déserte, sans aucun édifice sur lequel tisser sa toile. Peter Parker était jadis un geek isolé et socialement inadapté ? Il est ici parfaitement dans la norme, les plus belles filles du lycée dissertant à longueur de journées sur les exploits de Captain America, Iron Man ou Thor. Peter était aussi, chez Raimi et dans les bandes dessinées, un jeune homme infortuné, tiraillé entre les dettes de sa tante et une difficulté chronique à payer son propre loyer. Pas de souci à se faire ici : devenu la coqueluche de Tony Stark, le garçon est tacitement à l'abri du besoin.

Parker pleurait la mort de son Oncle Ben chez Raimi et Webb ? Dans le film de Watts, le défunt est un fantôme indéterminé, vaguement mentionné entre deux dialogues, et son ombre n'induit plus le moindre discours sur le libre arbitre et le sens des responsabilités. Responsable, le héros campé par Tom Holland ne l'est à vrai dire à aucun moment, le récit s'enlisant dans une logique d'inconséquence totalement désarmante. Peter ne cesse de trahir la confiance de ses amis et les plante systématiquement aux instants les plus critiques, mais ces derniers ne lui en tiendront jamais rigueur. Une lueur d'espoir brille à l'horizon lorsque la relation entre Peter et sa nouvelle petite amie se voit menacée par un twist plutôt ingénieux, promettant de relancer les enjeux dramatiques à l'aune du troisième acte. Las, les scénaristes ne saisissent absolument pas la balle au vol, préférant évacuer le personnage féminin en un échange d'une froideur scandaleuse (il fallait bien trouver un moyen de la remplacer par une certaine "M.J."). Avec pour seule ambition d'intégrer les Avengers (plan de carrière qu'il trahira durant l'épilogue sans aucune raison), ce Peter Parker-là n'est que la figure de proue artificielle d'un produit de consommation calibré pour emporter l'adhésion adolescente, sans toutefois jamais aborder le vrai quotidien des teenagers.

Derrière son étalage de références à Breakfast Club, La Folle journée de Ferris Bueller et Une créature de rêve, Spider-Man : Homecoming n'a ni la finesse, ni l'ambition dramatique du cinéma de John Hughes. A la recherche du gag visuel et d'un confort instantané avant tout, le film impose une distance vis-à-vis de tout ce qui devrait constituer l'univers de son héros. Avec son costume blindé d'applis cool tel un vulgaire smartphone (dont une intelligence artificielle féminine qui interdit toute contemplation solitaire) et sa morale sous-jacente totalement à côté de la plaque (en gros, la jeunesse a besoin de se plier aux ordres des hommes d'expérience), Homecoming ressemble, sinon à une démolition opportuniste du mythe, à une entreprise de normalisation extrême, apte à rendre son protagoniste le plus neutre et lisse possible. Spider-Man en a fini de voltiger, que ce soit à travers New York ou ses propres états d'âme. En l'état, il aurait plus sa place dans une sitcom inoffensive de Disney Channel...

Alexandre Poncet