3

DVD MAD (N°309)

Grave

Avec votre Mad d’été, le film qui a secoué le cocotier du genre français en proposant une approche parfaitement équilibrée entre horreur et psychologie.

Avant Grave, Julia Ducournau s’était déjà fait remarquer avec Mange, un téléfilm Canal+ qui suit la vengeance d’une ancienne obèse sur son ancienne tortionnaire, et Junior, un court-métrage dans lequel une fillette se métamorphose en adolescente comme un serpent changerait de peau. Deux coups d’essai qui font d’elle la fille cachée de la Claire Denis de Trouble Every Day et du David Cronenberg de la grande époque des mutations charnelles. Avec Grave, Julia Ducournau confirme la filiation, même si celle, physiologique, de ses parents (maman gynécologue, papa dermatologue) annonçait déjà la couleur. L’exploration précoce de leurs ouvrages professionnels et la découverte à six ans de Massacre à la tronçonneuse achèvent de l’orienter dans une certaine direction. Celle d’un cinéma qui ose autant remuer les tripes que triturer la matière grise. Un exercice auquel elle se livre dans ce premier long-métrage transgressif où il est question – en partie – de cannibalisme. Cependant, pas question d’une anthropophagie de série B, avec sauvages culs à l’air bouffant en gros plans baveux les entrailles d’explorateurs ringards. Chez Julia Ducournau, la consommation de chair humaine se pratique en famille, entre soeurs, toutes deux étudiantes dans une école vétérinaire qui, le temps de quelques éclairages, évoque l’académie de danse de Suspiria. À l’occasion du bizutage de rigueur, la cadette, végétarienne, goûte à la viande. Malgré elle, elle y prend goût, suçant même le doigt sectionné de sa grande soeur, d’ailleurs pas trop fâchée de se prêter à la collation… Naturellement, perdant peu à peu le contrôle, l’adolescente ne s’arrêtera pas à cette première dégustation…

Dans l’illustration de son propre scénario, La réalisatrice s’extrait radicalement de la norme des cinéastes français qui s’essaient à l’horreur, pratiquement tous sous l’influence plus ou moins marquée des grands frères américains ou italiens. Elle, c’est bien autre chose, bien plus profond que les narcissiques « Moi aussi, je peux le faire », plus intimiste, introspectif. Du cinéma autant d’auteur que de genre, à la fois versé dans le détail autobiographique et l’imaginaire pur. Tactile et cérébral, sensuel et féroce, Grave joue des paradoxes, des contradictions. Tout comme son héroïne, dont l’aspect si enfantin et innocent contraste fortement avec l’horreur qu’inspirent certains de ses actes.

Alors, Grave, film malsain, crapoteux ? Julia Ducournau s’en défend : « Au début, j’avais imaginé placer l’histoire dans une école de médecine, mais, très vite, j’ai repoussé l’idée,ça ne marchait pas. C’est trop simple, il n’y a plus de film. Et puis,ça ne m’inspirait pas de filmer des cadavres en permanence.Je n’aime pas les films glauques. J’espère que mon film ne l’est pas et qu’il dégage un souffle libérateur. » Pour certains, c’est sûr. Pour d’autres, déjà moins. Notamment une poignée de spectateurs du Festival de Toronto, si dérangés par le spectacle qu’ils tournèrent de l’oeil, victimes de malaise puis embarqués dans des ambulances. Certes, ce n’était pas l’objectif de Julia Ducournau mais, pour entretenir une réputation sulfureuse et générer du buzz, ça ne peut pas faire de mal.

Alexandre Poncet