Star à louer
15/06/2017

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La Momie

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Le succès de Marvel continue de refaçonner la production hollywoodienne. Tandis que Warner Bros dépense des centaines de millions de dollars dans l’univers de DC Comics, que Paramount annonce un multivers autour de Transformers, et que Sony songe à croiser 21 Jump Street et Men in Black, Universal vient de se souvenir que le concept même des univers partagés découle de ses célèbres Universal Monsters. La major revient donc dans l’arène près de 75 ans après Frankenstein contre le Loup-Garou, avec une Momie qui pourrait tuer dans l’œuf son nouveau « Dark Universe »…et faire beaucoup de mal à la carrière de Tom Cruise.

Passé un prologue sous forme de bande-annonce et durant une vingtaine de minutes, La Momie fait presque illusion. Avec sa volonté de dépaysement, son exploitation de l'actualité (on aperçoit des terroristes ravager des ruines ancestrales) et ses cascades épiques (dont un crash aérien déjà largement dévoilé par les trailers), le film ressemblerait presque à un véhicule habituel pour Tom Cruise. La suite est plus problématique, mais d'autant plus fascinante : largué dans une mythologie qu'il ne comprend pas, le personnage principal (tout comme l'acteur en coulisses) semble emporté malgré lui dans une tornade d'informations, de péripéties et de rebondissements qu'il ne contrôlera à aucun moment. Il n’est pas le seul : en roue libre, le récit mêle (probablement sans s'en rendre compte) des tonalités incompatibles, au point que l'on finit par se demander s'il s'agit d'un film d'action, d'un thriller horrifique ou d'une comédie potache. Accumulant clins d'œil (une ridicule apparition de Mister Hyde sous les traits épais de Russell Crowe, un crâne de vampire, la main de la Créature du Lac Noir et même un fantôme blagueur tout droit sorti du Loup-Garou de Londres), circonvolutions narratives et faux mystères à un rythme inintelligible (à se demander pourquoi on s’ennuie autant), La Momie version 2017 est un brouhaha visuel, sonore et musical épuisant pour les nerfs comme pour les méninges ; un comble, au vu d’un script aussi stupide.

Dans ses réussites comme dans ses échecs (au hasard Mission : Impossible 2, Vanilla Sky ou Night & Day), Tom Cruise avait jusqu’ici toujours tenté de canaliser la vision d'un réalisateur fort, afin de servir à la fois son égo démesuré et sa passion sincère pour le Septième Art. L'artiste s'était en d’autres termes improvisé producteur par pure nécessité, ses méthodes de control freak n’empêchant pas de sérieuses prises de risques. La Momie est dès lors une anomalie totale dans une carrière autrefois cohérente, puisque Cruise a accepté de collaborer non pas avec un cinéaste en particulier, mais avec un studio et ses actionnaires, tel un prestataire de luxe. On ignore encore comment un tel contrat a pu être validé, au regard d’une filmographie comptant des chefs-d’œuvre de Martin Scorsese, Neil Jordan, Oliver Stone, Michael Mann, Brian De Palma ou Steven Spielberg, mais il y a fort à parier que l'abandon des Montagnes hallucinées, la grande fresque horrifique qu'il devait tourner avec Guillermo Del Toro, lui ait laissé un amer goût d'inachevé. On aurait préféré que la frustration ne le pousse pas à se fourvoyer dans un projet aussi foutraque, bricolé à coups de mémos agressifs et de brainstormings prestigieux (Christopher McQuarrie, David Koepp et Jenny Lumet, fille de Sidney, ont tous contribué dans leur coin au scénario !) pour mettre sur pied un nouveau multivers horriblement artificiel. Co-producteur, co-auteur et réalisateur de la chose, Alex Kurtzman (Transformers, The Amazing Spider-Man : Le Destin d'un héros) prouve qu'il est l'un des pantins les plus serviles du système hollywoodien actuel, et sa nomination à la tête d’une des franchises les plus importantes d’Universal – qui a tout de même changé son logo pour l’occasion – n’est pas pour nous rassurer quant à l’avenir de l’« industrie », comme il convient désormais de la nommer.

Alexandre Poncet