La petite apocalypse
30/05/2017

La petite apocalypse

Sayonara

5

Un drame post-Fukushima, délibérément abstrait et fondé sur la longue attente de la mort ? Les plus curieux donneront une chance à ce singulier essai d’anticipation où, pour la première fois, un véritable robot devient un personnage à part entière.

Qui a dit qu’une apocalypse devait être rapide et tonitruante ? Ce drôle de film en donne la version la plus lente et délavée. Une série d’explosions dans des centrales nucléaires japonaises provoque l’irradiation de tout l’archipel, et donc l’évacuation de la population entière. Mais cela ne risque pas de s’effectuer en un claquement de doigt : au contraire, malgré un air toxique à long terme, les habitants sont invités à patienter avant d’être progressivement recasés dans les différents pays d’accueil, situés aux quatre coins du monde. Du coup, à mesure que les bureaux des entreprises et des administrations se vident, la vie économique et les services publics s’étiolent peu à peu, renforçant l’attente et la solitude de ceux qui ne sont pas près de voir leur numéro tomber à la grande loterie du départ. Il est en effet clair que les personnes les moins productives et les plus marginales seront évacuées les dernières, ce qui permet à Sayonara d’évoquer au passage certains tabous de la société japonaise, comme la condition des résidents d’origine coréenne, la réintégration des auteurs de crimes graves, etc. Et aussi la généralisation des robots de compagnie. Car l’héroïne, une Blanche d’origine sud-africaine, est atteinte d’une maladie incurable et cohabite ainsi avec un androïde parlant et d’allure féminine. Le film fait ainsi converger l’agonie d’une personne et d’un pays, l’adieu à la vie et à la terre où on a grandi, d’une manière à la fois touchante et pudiquement humoristique. Par exemple, la malade passe le plus clair de son temps allongée, tandis que sa compagne robotique se déplace en fauteuil roulant, ses jambes mécaniques étant en panne sans plus personne pour les réparer. Mais cela ne les empêche pas de se réciter mutuellement des poèmes parlant de contrées idéales situées au-delà des montagnes, synonymes de bonheur et de renaissance. Pour autant, la présence de l’androïde (« interprétée » par une véritable machine autonome, dirigée par un technicien sur le tournage) pose surtout une question qui est bizarrement la même que dans l’ouverture de Alien : Covenant, où l’être synthétique joué par Michael Fassbender renvoie son immortalité dans les gencives de son créateur humain. Dans Sayonara, les plans où l’androïde femelle apparaît seul dans le champ finissent par prendre un tour indécidable : comme elle peut continuer à fonctionner indéfiniment en rechargeant ses batteries solaires, ces images peuvent aussi bien se situer juste après la fin de l’évacuation, ou 80 ans plus tard, ou encore des siècles plus tard… Ceux qui seront rentrés dans l’univers de ce film étonnant verront si cela symbolise un territoire déserté à jamais par toute existence humaine, ou au contraire, la persistance obstinée de l’âme du Japon, l’éternel pays des robots.

 

Gilles Esposito

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