Ne me délivrez pas du Mal
25/05/2017

Ne me délivrez pas du Mal

The Young Lady

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Film de serial killer déguisé en mélo corseté, le premier long de William Oldroyd est un diamant noir dont la brutalité souille l'âme et secoue les tripes.

Adapté d'une nouvelle Russe et sorti chez nous accompagné d'une promotion on ne peut plus discrète ciblant uniquement un public féminin jugé plus réceptif aux romances à la Jane Austen, The Young Lady (traduction idiote de Lady Macbeth de peur que les gens confondent avec celle de Shakespeare) n'a pourtant pas grand chose à voir avec l'auteur d'Orgueil & Préjugés, si ce n'est dans l'idée qu'il traite de la répression subie par les femmes dans l'Angleterre rurale Victorienne. Mariée contre son gré à un homme plus âgé qu'elle et qui ne la désire pas, Catherine (Florence Pugh, The Falling) est humiliée et traitée comme une moins que rien par son beau-père, un ignoble vieux grigou qui lui interdit de mettre le nez dehors et lui reproche de ne pas accomplir son devoir conjugal. Un jour que les deux hommes, partis en voyage d'affaires, l'ont laissé seule avec la gouvernante, la jeune femme décide de s'aventurer à l'extérieur et croise le regard de Sebastian, un ouvrier employé sur le domaine. Ils ont tôt fait d'entamer une liaison obsessionnelle placée sous le signe du sexe et du meurtre, détruisant tous ceux qui se mettent en travers de leur route.


A cent lieues du lyrisme romanesque de Loin de la foule déchaînée (il n'y a quasiment pas de musique), le réalisateur William Oldroyd, venu du théâtre, signe un premier long à la mise en scène gothique et dépouillée dont la sécheresse monastique crée un contraste fascinant avec les pulsions bestiales auxquelles succombent les amants maudits. Sorte de Madame Bovary devenue Lady Chatterley, Catherine a tellement enduré la domination masculine que la souffrance et la frustration ont fini par vider son âme et faire d'elle un être profondément mauvais qui se vautre avec autant de délice dans le sadisme que dans la débauche, allant jusqu'à commettre un acte d'une cruauté inouïe qui tétanise un spectateur jusqu'ici rallié à la cause et prisonnier du charme démoniaque de cette belle héroïne martyrisée. D'une intensité émotionnelle et d'une précision formelle suffocantes, The Young Lady plonge tête la première dans des abîmes de noirceur comme dans un puits sans fond, basculant peu à peu dans l'horreur pour s'achever sur une image qui glace le sang. Quelque part entre The Witch et Alléluia, William Oldroyd réussit donc à totalement renouveler le genre ultra-codifié et souvent trop figé du mélodrame en costumes pour en faire du pur cinéma de genre, épaulé par une jeune actrice dont la froideur incandescente cannibalise l'écran. 

 

Cédric Delelée