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DVD MAD (N°306)

Le Complexe de Frankenstein

Dans ce documentaire plein de sincérité et de paroles libérées, des grands noms du genre reviennent sur les SFX analogiques et leur effacement au profit du numérique.

Et si le digital était sur le point de remplacer latex, prothèses et servomoteurs, et d’en reléguer les cadors au rang d’anachronisme, de reliques d’une époque récente et pourtant déjà révolue ? C’est ce qu’illustrent Gilles Penso et Alexandre Poncet par le biais du Complexe de Frankenstein, un documentaire qui revient sur la naissance des SFX analogiques, et surtout sur les implications de la soudaine montée en puissance des logiciels à Hollywood. Une première.

Comment les premiers concernés, les maquilleurs et spécialistes de l’animatronique, ont-ils vécu ça ? « Mal, voire très mal selon les cas » répond le film ! Avec le recul, certains se confient sans langue de bois. Phil Tippett en particulier. Héritier de Ray Harryhausen, il en tombe malade. « Deux semaines au lit ! » avoue-t-il, flingué au moment de la préparation de Starship Troopers, par l’évidence que ses poupées articulées ne font pas le poids face à la concurrence soudaine de milliers d’araignées extraterrestres fabriquées par ordinateur. Certes, il peut encore garder la main sur quelques plans rapprochés des féroces créatures mais, désormais, le ver est dans le fruit. Il le dévorera presque entièrement. Idem pour Stan Winston qui, le choc passé, s’adapte intelligemment à la nouvelle donne. Plus difficile pour Rick Baker, malgré ses Oscars, pour Chris Walas aussi. Fatal pour Rob Bottin qui, déjà fragilisé par de multiples déconvenues, abandonne le métier…

Tout Le Complexe Frankenstein vibre pour les victimes de ce qu’on appelle en anglais les « CGI » (pour Computer Generated Images). Ses deux réalisateurs plaident farouchement en leur faveur, étayant leur argumentation par les preuves tangibles que la vieille école faisait déjà des miracles. Oui, dans ce cas, « c’était mieux avant ». Mieux du temps de Ray Harryhausen, de celui pas si lointain de Rob Bottin quand il poussait son équipe à bout sur The Thing et Legend. Comment ne pas être d’accord avec le bilan délivré par Le Complexe de Frankenstein ? En mettant la concrétisation de tout imaginaire à portée de clavier et de souris, les CGI banalisent tout. Ce qui est désormais une évidence à chaque blockbuster, à chaque film de super-héros.

Si le changement drastique infligé par les ordinateurs aux effets spéciaux de maquillage constitue le noyau du documentaire, ses auteurs le place dans le contexte d’une évolution, remontant même jusqu’au Géant des neiges de Georges Méliès, aux déguisements de Lon Chaney du temps du muet, pour aller ensuite jusqu’à La Planète des singesL’ExorcisteGremlinsLe Loup-garou de LondresLa MoucheAbyssRoboCop… Pratiquement pas d’extraits – sinon des bouts de bandes-annonces tombées dans le domaine public –, mais des images le plus souvent inédites prises sur le vif des plateaux, des ateliers. Une autre manière de célébrer un artisanat qui, en révélant sans chichi ses coutures et ficelles (parfois au sens propre !), s’oppose de facto à la perfection de l’après Jurassic Park. Plus amusant de voir des comédiens déguisés en raptors faisant mine de poursuivre Stan Winston que de contempler le calcul des mouvements d’une ossature informatique !

 

Marc Toullec