Wild Wild Bill
03/04/2017

Wild Wild Bill

La Vengeresse

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INTERVIEW BILL PLYMPTON RÉALISATEUR ET PRODUCTEUR

Le pape de l’animation indépendante américaine, récemment auteur d’un nouveau « couch gag » pour Les Simpson, nous parle de ses nouveaux longs-métrages, de l’évolution de son métier et de ses prochains films.

Comment avez-vous rencontré Jim Lujan ?

Cela fait quinze ans que je vais chaque année au Comic Con de San Diego, et il y a six ou sept ans, Jim est venu me voir à mon stand. Là, il m’explique qu’il est un grand fan, qu’il veut faire des dessins animés, et il me tend son DVD. Le truc, c’est que je reçois beaucoup de DVD de la part de fans au Comic Con. Et forcément, je n’ai pas le temps de tous les regarder. Sauf que là, un jour, deux ou trois ans plus tard, je n’avais rien à faire, il pleuvait dehors, et je me suis dit : « Tiens, regardons le DVD de ce Jim Lujan ! ». Et il y a eu comme une connexion immédiate, comme si Jim était à l’intérieur de ma tête. C’était tout simplement ma came. Ce soir-là, je l’ai appelé et lui ai proposé que l’on fasse un film ensemble. Il a tout de suite accepté et pendant trois mois, il a écrit le script de La Vengeresse. Quand je l’ai lu, j’ai trouvé ça parfait. J’avais dans l’idée de prendre ses personnages, qui sont très crus, dans un style comic-book underground, et de leur donner un look plus « Bill Plympton ». Mais en faisant ça, j’ai réalisé que je les dénuais de leur nature, de leur humour. D’habitude, je crée mes personnages, je dois les designer, et là, ils existaient déjà, je n’avais qu’à les dessiner. Les siens ont des têtes plus grosses que les miens, des bras et des mains très fins, et comportent beaucoup de détails, comme des tatouages, des bijoux… C’est très dur à animer, et c’est d’ailleurs le seul désaccord que nous avons eu. Ç’a vraiment été un plaisir de bosser avec lui, on s’entend super bien, mais là, j’ai dû lui dire : « Jim, mets moins de détails s’il te plaît, c’est trop dur à animer. ». Et il l’a très bien compris. 


Vous êtes habituellement votre propre scénariste. Comment avez-vous vécu le fait d’illustrer le récit d’un autre auteur ? 

C’était un vrai plaisir ! Jim a fait tellement de choses sur le film, outre le scénario : le character design, les backgrounds, la musique, la plupart des voix… Tout ce que j’ai eu à faire, c’est le story-board et l’animation. Du coup, c’était quasiment des vacances pour moi, je n’ai pas eu à m’inquiéter de toutes ces choses et j’ai pu me concentrer sur l’animation, qui est ce que j’aime par-dessus tout.


Le film est finalement très proche de votre travail en termes de rythme, d’humour et d’excentricité. 

Ce que j’ai aimé à propos des histoires de Jim, c’est que, comme mes films, ce ne sont pas des récits politiques, mais des critiques sociales qui s’intéressent à différentes communautés, comme les bikers, les sectes, les politiciens corrompus… C’est un bel échantillon d’Américains un peu tarés qu’on peut croiser à Los Angeles, et c’est ce qui m’a plu. 


Avant La Vengeresse, vous avez diffusé gratuitement en ligne Hitler’s Folly, qu’on pourrait décrire comme un documenteur sur l’amour de Hitler pour les dessins animés. Regrettez-vous que ce type de projet culotté en soit réduit à être produit à très bas prix et diffusé uniquement sur le Net ? 

Je vais vous dire : je sais que c’est un film qui ne peut pas toucher un large public, parce qu’il aborde un sujet très sombre, même s’il le fait de façon amusante. Un truc marrant, d’ailleurs : Hitler’s Folly a été projeté à Tel-Aviv et le public a ri tout du long ! Et c’est finalement, là aussi, une critique sociale, un peu à la Jonathan Swift. Il y a une autre raison pour laquelle le long-métrage n’aurait pas pu être produit et diffusé autrement : il comporte beaucoup d’images de productions Walt Disney. D’un, ils n’auraient jamais accepté qu’elles apparaissent dans un tel film, et de deux, je n’aurais jamais eu l’argent pour payer un avocat et le charger de « clearer » les droits de ces images. Au final, ce n’était pas un film très onéreux : il est composé de beaucoup de séquences gratuites récupérées sur le Net. En fait, Hitler’s Folly, c’est un peu un cadeau pour tous les gens qui ont le sens de l’humour, doublé d’une satire du business de l’animation. 


Depuis vos début, les choses ont beaucoup changé. L’animation se fait sur ordinateur, et le montage de projets indépendants passe par le financement participatif. Cela a-t-il affecté la façon dont vous concevez votre art ?

Pas vraiment, en fait. Je ne gagne pas beaucoup d’argent avec mes films, mais j’ai un studio et je peux continuer à payer des gens. Le côté commercial a toujours été un problème pour moi, parce que je n’habite pas à L.A., et je n’ai pas une major derrière moi. Et c’est OK, parce que j’aime produire un art différent, et je pense qu’à travers le monde, on trouvera toujours des gens en quête de choses différentes, plus adultes, dessinées à la main et qui reflètent le point de vue d’un artiste. C’est ce qui me pousse à continuer. Je fais un long-métrage tous les trois ans, et des courts métrages. Et quant à l’utilisation de l’ordinateur pour l’animation… Ce n’est pas un problème, en fait, cela dépend du projet. Par exemple, je commence un nouveau projet avec Jim Lujan, et il sera entièrement dessiné et animé au stylo à bille ! Je crois que cela n’a jamais été fait auparavant. Je suis très excité par cette perspective. J’ai aussi un autre projet qui devrait être fait au crayon de couleur. Et le rendu est magnifique. J’aime l’idée de faire un film à la main, comme ça le spectateur peut voir les erreurs, il peut voir le travail de l’artiste à l’écran.

Merci à Manuel ATTALI

Laurent Duroche

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