Hermione et le Bigfoot
30/03/2017

Hermione et le Bigfoot

La Belle et la Bête

28

Disney poursuit sa politique de relecture en prises de vues réelles des classiques animés de son catalogue avec La Belle et la Bête, qui ne risque pas de faire oublier le chef-d'oeuvre de Cocteau, pas plus que le beau film de Christophe Gans.

Après Cendrillon il y a deux ans (on oubliera poliment l'orgie CGI de Le Livre de la jungle), c'est au tour de La Belle et la Bête d'être revisité par Disney dans une version live de leur film d'animation confiée à Bill Condon. Un vrai mystère, ce Bill Condon jadis proche de Clive Barker et qui, après des débuts plus que prometteurs (la sublime ghost story Southern Gothic Sister, Sister, le poignant biopic de James Whale Ni dieux ni démons et le très honorable Candyman 2), s'est métamorphosé en une espèce de yes man sans aspérité capable de pondre aussi bien les ultimes sursauts de la franchise Twilight que du téléfilm HBO déguisé (Dr. Kinsey, Mr. Holmes) ou du musical boursouflé (Dreamgirls). D'ailleurs, en termes de musical boursouflé, La Belle et la Bête est sans doute destiné à devenir un cas d'école : chargé à bloc, que ce soit dans ses décors, les orchestrations de la musique d'Alan Menken ou les numéros chantés (à tel point qu'on a l'impression que les scènes dialoguées ne sont que des interludes), le film ne cesse de vouloir en mettre plein les yeux et les oreilles et finit par s'apparenter à une grosse meringue bourrée de chantilly. Si Emma Watson s'en sort bien au niveau des vocalises, il suffit de tendre l'oreille pour se rendre compte que sa voix a été trafiquée, ce qui résume assez bien le côté artificiel de l'entreprise. Piégé entre sa volonté de reproduire quasiment à l'identique le dessin animé et d'enrichir l'histoire pour séduire un public plus moderne, Condon ne prend jamais le temps de raconter son histoire autrement qu'à toute vitesse et de façon tonitruante. Nulle grâce, nulle poésie dans cet interminable spectacle son et lumière formaté jusqu'à l'écœurement et qui ne respire jamais. On est donc à mille lieues des ambitions de Kenneth Branagh sur Cendrillon, qui avait su s'affranchir de son matériau d'origine pour livrer une comédie romantique Shakespearienne dont la splendeur formelle évoquait parfois Le Guépard de Visconti.

 

Ce n'est pourtant pas faute d'avoir voulu améliorer l'intrigue de la version de 1991. Ainsi, le Prince n'est plus un enfant mais un adulte transformé en monstre parce qu'il se conduit en noble méprisant son peuple, l'enchanteresse qui lui jette un sort efface toute trace de l'existence de son château dans la mémoire des habitants de la région, les courtisans du Prince sont changés en objets parce qu'ils ne lui ont pas reproché son comportement et le père de la Belle est fait prisonnier par la Bête (Dan Stevens) parce qu'il a volé une rose dans son jardin, un élément essentiel du conte repris chez Jean Cocteau et Christophe Gans mais pas dans la version animée. Moins heureux est le choix d'accentuer la présence du père de l'héroïne au cœur du récit (notamment via un flashback inutile sur sa jeunesse dans une chambre de bonne sous les toits de Paris) ou celui de montrer la Belle au chevet de la Bête alitée torse poil, d'autant que celle-ci ressemble de façon troublante au Bigfoot pressé d'aller faire caca dans la publicité pour le papier toilettes Lotus. Reste une direction artistique de toute beauté quand elle n'est pas éclairée comme dans une fête foraine et l'interprétation parfaite de Luke Evans, qui s'en donne à cœur joie dans le rôle de l'infâme Gaston, flanqué d'un écuyer dont la personnalité a été calculée pour flatter la communauté LGBT à qui Disney avait promis un « grand moment gay » lors de la promo : celui-ci se résumant à montrer un garçon se travestir en fille pour aller au bal et deux autres danser ensemble, le studio a encore du chemin à faire dans ce domaine. En somme, il n'y a que dans son pays d'origine que le conte de Madame Leprince de Beaumont aura été adapté avec la ferveur et la passion nécessaires, ce qui n'a pas empêché le film de déjà récolter plus de 750 millions de dollars dans le monde. Ce n'est donc pas demain la veille que nous aurons droit à une version horrifique et sexuellement déviante de ce conte qui s'y prête pourtant si bien !

Cédric Delelée