Les Nuits de la chassée
20/03/2017

Les Nuits de la chassée

Brimstone

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Un western zébré de striures tout à tour insolites, réalistes et sadiques : c’est cool, mais on ne peut pas dire que la mayonnaise prenne complètement.

Seconde épouse d’un fermier veuf déjà père d’un garçon et à qui elle a donné une petite fille, une jeune muette s’est attiré la sympathie des habitants d’un coin tranquille de l’Ouest, grâce à ses talents de sage-femme. Mais tout se détraque quand un accouchement difficile l’oblige à sacrifier le bébé pour sauver la vie de la mère : l’attitude des paysans du cru se refroidit considérablement, et surtout, l’événement coïncide avec l’arrivée en ville d’un pasteur intransigeant qui semble déjà la connaître, et dont on soupçonne très fort qu’il la traque depuis très longtemps… Ce film absolument pas américain (il s’agit d’une coproduction européenne tournée en anglais par un réalisateur néerlandais) ne se cache guère de s’inspirer de La nuit du chasseur. On retrouve ainsi avec plaisir une ambiance de thriller westernien, mais la référence est à double tranchant, risquant à tout moment de se retourner contre ce Brimstone. En particulier, la reprise d’un plan célébrissime (Lillian Gish attendant Robert Mitchum, assise sous le porche avec un fusil sur ses genoux) donne l’impression gênante d’entendre l’auteur nous dire : « Hé les gars, je vais maintenant vous envoyer un final encore plus fort que celui de La nuit du chasseur. »



Sauf que ce n’est évidemment pas le cas, et le rapport problématique à l’œuvre-météore de Charles Laughton s’étend d’ailleurs à une construction prenant à rebours la chronologie, afin de dévoiler peu à peu les raisons pour lesquelles la pauvrette incarnée par Dakota Fanning (excellente, au demeurant) est persécutée par le prêcheur joué par Guy Pearce. Le procédé permet de varier les paysages (des montagnes enneigées aux contrées désertiques d’une probable frontière mexicaine) et, partant, de revisiter dans le désordre les différentes phases du genre : western classique, relectures critiques du Nouvel Hollywood des années 70, outrance du western italien, etc. De plus, le premier flash-back épaissit encore le mystère au lieu de le dissiper, et l’enchaînement des retours en arrière finit par dessiner une trajectoire de vie au souffle assez romanesque. Pour autant, d’un autre côté, les descriptions successives de milieux très contrastés mais tous également défavorables à la liberté des femmes (austérité de paysans protestants tout droit sortis du tableau American Gothic, loi du plus fort régnant dans une ville-lupanar livrée à l’anarchie) s’avèrent plutôt lourdingues, comme en témoigne le motif récurrent de l’absence de parole : mutisme = les dames n’ont pas voix au chapitre, on a déjà vu plus subtil. On est même à deux doigts de décrocher face à tant d’exagération et de solennité, quand Martin Koolhoven (auteur de nombreux longs-métrages hollandais avec Carice van Houten, laquelle apparaît ici, méconnaissable, dans un rôle secondaire mais primordial) se met à enquiller des scènes d’une cruauté insensée envers les femmes, filmées d’un point de vue un peu trouble, comme une sorte de jubilation amère. Loin de nous l’idée de sous-entendre par-là que la baroque interdiction aux moins de 16 ans infligée au film par la Commission de Contrôle était justifiée : au contraire, il nous semble qu’un ado de 12 ou 13 ans pourrait très bien se forger sa propre opinion. C’est seulement qu’à trop hésiter entre le western fantastique, la reconstitution authentique de la campagne américaine du 19e siècle et le délire sadomaso, ce Brimstone aboutit à 2 heures et 25 minutes souvent prenantes mais finalement assez indigestes.

Gilles Esposito