Au rendez-vous de la mort frivole
07/03/2017

Au rendez-vous de la mort frivole

Mate-me por favor

9

Cet étonnant film brésilien dévoile en quelque sorte l’envers caché du slasher, en montrant un monde adolescent où la plus grande noirceur affleure sans cesse sous des dehors sucrés.

Si vous êtes familier du cinéma d’horreur adolescent, vous avez déjà vu cette image cent fois : au petit matin, les jeunes héros traversent la pelouse du lycée pour aller en cours, entourés de figurants anonymes qui, eux, ne vont pas passer la nuit prochaine à affronter croquemitaines assoiffés de sang et autres spectres vindicatifs. Mais à quoi cela ressemblerait-il si l’histoire était justement racontée du point de vue de ces personnages très secondaires qui, en toute logique, devraient avoir entendu un peu parler des morts violentes survenues dans leur quartier ? Eh bien, un tel film existe désormais, il s’intitule Mate-me por favorCette production brésilienne s’intéresse en effet à un quatuor d’adolescentes, élèves dans un lycée où circule la rumeur de meurtres commis aux alentours. On pense vite à It Follows, et ce n’est pas faux : il y a cette même éternelle délibération des jeunes protagonistes, quant à la nature de la menace. Sauf qu’ici, cette dernière est beaucoup plus lointaine et diffuse. Bien sûr, le frère aîné de celle qui est un peu l’héroïne, passant son temps à espionner une fille inconnue sur Internet, est un coupable potentiel. Et les gamines finiront par tomber sur une femme éventrée rendant son dernier souffle, sur le terrain vague qu’elles traversent chaque jour pour rentrer de l’école. Or, ces éléments font long feu, et comme les personnages ne connaissent pas les victimes réelles ou supposées, ils poursuivent donc leurs activités habituelles. Ils se draguent, se roulent d’énormes pelles, se jalousent, tout en épiloguant sans fin sur l’affaire ou en s’amusant à se raconter des histoires à faire frémir. Ainsi, le centre du monde semble être ici les toilettes du lycée : c’est là qu’on commence à jouer à touche-pipi, c’est là aussi qu’une légende urbaine situe les apparitions du fantôme d’une ancienne élève jadis maltraitée.


D’aucuns reprocheront à cette chronique juvénile son aspect décousu et son ambiance pop et acidulée. Mais en fait, cette forme permet au film de saisir une chose qui coule d’ordinaire entre les doigts des cinéastes : cette espèce de frivolité typique de l’adolescence, qui semble sauter du coq à l’âne entre des sujets sérieux pris avec futilité et des sujets futiles pris au sérieux. Car la réalisatrice ne montre pas la moindre condescendance envers les peines de cœur des jeunes gens, qui sont en vérité aussi intenses, sinon plus, que celles des soi-disant adultes. Et de la même manière, la violence rôdant sous un univers lisse (loin des favelas, nous sommes dans la classe moyenne brésilienne) finit par déclencher chez les personnages des pulsions morbides (n’oublions pas que le titre veut dire : « Tue-moi s’il te plaît »), en dépit de leur désinvolture affichée. Ce Mate-me por favor joliment intriguant peut ainsi se conclure par un ultime plan qui, en montrant un paysage où une foule de revenants se lève soudain pour représenter tout une éternité de passages successifs à travers l’enfer scolaire, s’avère quant à lui totalement fulgurant. Comme quoi, le jeu en avait la chandelle.

 

Gilles Esposito

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