Gothic Trip
14/02/2017

Gothic Trip

A Cure for Life

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Traité comme un paria depuis l’échec critique et public de Lone Ranger, Naissance d'un héros, Gore Verbinski revient par la « petite porte » de l’horreur à budget (relativement) modeste via un conte d’épouvante atmosphérique où se télescopent traditions et modernité, ambitions narratives et réalité cinématographique.

Lockhart (Dane DeHaan), jeune trader ambitieux et pas très honnête, est chargé par les dirigeants de la compagnie qui l’emploie d’aller en Suisse pour ramener Pembroke, le grand patron, afin qu’il valide une fusion qui rapporterait gros à tout le monde. Mais l’homme, en cure thermale dans un château perché en haut d’une montagne, a fait savoir par lettre qu’il ne comptait pas revenir à sa vie de stress et de boursicotage effréné. À peine arrivé sur les lieux, où règne une étrange ambiance, Lockhart est victime d’un terrible accident de voiture qui le contraint à rester sur place. L’occasion pour lui de découvrir que la cure proposée par l’institut cache des pratiques occultes et maléfiques…

On n’a cessé de dénoncer la profonde injustice subie par Verbinski au moment du lynchage de son Lone Ranger, Naissance d'un héros. Officiellement qualifié de grosse purge bouffonne handicapée par un Johnny Depp cabotinant, le film est pourtant un sommet en matière d’entertainment U.S., bourré jusqu’à la gueule de morceaux de bravoure effrénés et virtuoses, et doublé d’une critique féroce envers une Amérique fondée sur le génocide d’un peuple et le vol de ses terres. Forcément, quand on invite le public à un divertissement Disney à la sauce Pirates des Caraïbes version western pour au final lui mettre le nez dans son propre caca, on risque d’en froisser plus d’un…

Verbinski a donc digéré cet échec en préparant via sa structure Blind Wink Productions un récit horrifique original (« Ça change des films tirés d’attraction de parc » nous a-t-il confié) à la fois moderne dans sa confection et classique dans la mesure où il renoue avec les racines de l’horreur aussi bien américaine qu’européenne. Américaine parce que, comme à la grande époque des monstres de la Universal, l’indicible se niche non pas sur le sol U.S., mais à l’étranger, dans un endroit que beaucoup de Yankees considèreront comme « exotique » (la Suisse, donc). Européenne parce que le décor (un château menaçant, un village aux habitants hostiles, une légende remontant au Moyen-âge) est l’occasion d’un trip Hammer que les nostalgiques dégusteront avec délice. Pour les connaisseurs, le principal suspense du film ne tiendra d’ailleurs pas forcément à son intrigue, mais à voir si le scénario s’engoncera dans une structure à la Shutter Island (auquel on pense doublement en raison de la ressemblance de Dane DeHaan avec Leonardo DiCaprio), ou déviera vers l’horreur gothique pur jus.

Cet enjeu finalement très méta est doublé d’un travail sur l’atmosphère assez passionnant durant le premier acte, qui passe non seulement par l’installation de l’intrigue, mais aussi par une mise en scène classieuse via laquelle Verbinski multiplie les plans inventifs et tordus (le train qui s’enfonce dans le tunnel, l’œil de la mère du héros dans la loupe…) magnifiés par un ratio 1.78 plus proche du 1.66 européen des années 60 que du Scope américain des années 2000. On reconnaît bien là la patte du chef-opérateur star Bojan Bazelli (déjà complice du réalisateur sur Le Cercle) et son goût pour les choix chromatiques subtils. En filigrane, le scénario déploie une double lecture à la fois personnelle et politique : personnelle pour Verbinski, qui comme les personnages du film, trouve là matière à une cure cinématographique en prenant les rênes d’un projet sans interventionnisme d’un studio (et sans la pression qui va avec). Politique parce que ladite cure se trouve être un remède finalement plus néfaste que le Mal dont souffrent les protagonistes (la frénésie morale et physique d’une vie vouée au dieu argent), à l’image d’un peuple U.S. qui, pour guérir de ses souffrances, a mis à sa tête un homme dangereux. Cette lecture, validée par Verbinski, reste toutefois périphérique au récit et n’est jamais verbalisée.

Et heureusement d’ailleurs. Car à trop jouer l’évidence de sa parabole politique, A Cure for Life aurait fini par alourdir une narration déjà passablement indigeste. Rappelons que le film dure 2h36, et accuse au compteur une bonne demi-heure de trop. Gourmand à l’excès (ses films précédents en témoignent, Verbinski aime se faire plaisir), le scénario ne s’interdit aucune scène, aucun détour, et finit dans son deuxième acte par faire du sur-place, paralysant ainsi ses rouages narratifs et perdant le spectateur dans une accumulation de scènes d’ambiance visuellement splendides, mais qui diluent la tension et l’implication dramatique. Maître des lieux, Verbinski ne sait pas quand s’arrêter et amoindrit singulièrement l’impact d’un final dantesque faisant enfin basculer le film dans le fantasme gothique hammerien qu’on espérait depuis le début, avec quelques vignettes horrifiques qui impriment puissamment la rétine. Un constat regrettable, puisqu’il nous prive certainement d’un des grands films d’horreur de ces dernières années. Mais à tout prendre, on préfèrera toujours pester contre la générosité mal dosée d’un cinéaste passionné qu’envers l’assèchement intellectuel et conceptuel de productions calibrées au poil de couille près par des exécutifs avec le doigt à la fois sur la braguette et la calculette…

 

Laurent Duroche