Terrain de chasse
12/02/2017

Terrain de chasse

Cruel

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Ne jamais tuer sous le coup d'une pulsion. Ne jamais utiliser la même arme. Ne jamais tuer un proche ou quelqu'un de son entourage. Observer les habitudes de ses victimes. Ne tuer que des adultes, mais sans discrimination d'âge, de sexe ou de race. Ne pas avoir d'amis, ni de relations amoureuses. Payer ses impôts à temps, respecter les limitations de vitesse : bref, être transparent. Telles sont les règles que s'impose Pierre Tardieu (Jean-Jacques Lelté), travailleur intérimaire le jour et tueur en série la nuit. L'homme, qui présente une apparence tout à fait normale, est gentil, poli et plaît aux femmes, même s'il est un peu taiseux. Il vit seul avec son père atteint d'Alzheimer, dans un petit appartement situé non loin de la gare de Toulouse Matabiau. C'est dans le quartier triste et sordide où vécut le véritable tueur en série Patrice Alègre qu'Eric Cherrière situe la tanière de son protagoniste : une volonté évidente d'ancrer son film dans le réel et une suite logique à la carrière du réalisateur puisqu'elle conjugue ses deux autres activités, auteur de documentaires (dont un sur les stars déchues du western italien) et de romans noirs mettant déjà en scène des tueurs en série. Tourné avec un budget de 350 000€, Cruel évite tout misérabilisme dans sa peinture d'une certaine réalité sociale citadine, pas plus qu'il ne juge les crimes de Tardieu, qui ne tue pas à cause d'un quelconque trauma d'enfance ou d'une obsession psycho-sexuelle mais simplement pour se sentir vivant Mais pourquoi continuer à tuer pour exister quand cela vous oblige à être invisible pour échapper à la justice des hommes ? C'est la question que soulève le film et que se pose Tardieu après avoir fait fait une vingtaine de victimes au fil des ans et à la lumière d'une rencontre avec une jeune femme (Magali Moreau) qui réveille des émotions qu'il s'était jusque là interdit de ressentir.


Ce sont sans doute les limites du budget de Cruel qui font ses qualités, à savoir une sécheresse de traitement doublé d'un caractère existentiel qui sied fort bien à la mécanique du meurtre. Pas d'excès de violence, pas de suspense, juste un constat froid et sans appel, celui que n'importe qui peut devenir un assassin et y prendre goût s'il est trop faible pour résister à l'appel de l'ombre qui se tapit en chaque être. Le thème n'a rien de très nouveau, mais Cherrière s'y prend de manière très subtile pour créer une étrange empathie-assez limite, il faut bien le dire-avec son personnage, dont on saisit vite le handicap émotionnel en le voyant se réfugier dans un roman qui symbolise à la fois les rêves de l'enfance et un ailleurs inatteignable, ou noircir des cahiers d'écolier pour y coucher les horreurs qu'il a fait subir. Le véritable monstre, dans cette histoire, c'est la société, celle qui broie des êtres humains pour en faire des poussières englouties par la nuit. Clinique et déprimant, d'un ascétisme en accord idéal avec la discipline monacale de son tueur en pleine crise de la quarantaine, Cruel n'évite pas les maladresses mais renvoie à la noirceur captivante du cinéma noir français des années 80. Autant dire qu'on va suivre de près l'évolution du nouveau projet de Cherrière, Ni dieux ni maîtres, un western médiéval à la Chang Cheh interprété par la belle Jenna Thiam.

Cédric Delelée

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