FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE LA ROCHE-SUR-YON
05/12/2016

FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM DE LA ROCHE-SUR-YON

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Voilà un événement qui, sans rien lâcher par ailleurs, ouvre de plus en plus ses portes au cinéma que nous aimons. Puisqu’on nous prenait par les sentiments, nous sommes accourus en Vendée du 10 au 16 octobre derniers.

Manifestation « généraliste » dédiée aux premières françaises, le Festival International du Film de La Roche-sur-Yon (ou FIF 85 pour les intimes) se distingue depuis quelques années par une stimulante volonté d’ouverture, sous la houlette du délégué général Paolo Moretti. Il nous le confirmait autour d’un verre, lors de la soirée de clôture : l’idée est de mettre en valeur un cinéma battant en brèche le naturalisme, qu’il s’agisse d’œuvres avant-gardistes et autres documentaires de création ou au contraire de péloches plus grand-public d’habitude écartées des festivals soi-disant sérieux. Le fantastique rôdait ainsi dans pas mal de films retenus, et s’immisçait même dans la compétition avec The Ones Below, rebaptisé depuis du titre « français » de London House. On pourrait dire que le dramaturge britannique David Farr s’y essaie à une variation sur Rosemary’s Baby, s’il n’y avait une différence de taille : un couple dont la femme est enceinte (notre Clémence Poésy nationale) subit l’influence d’un autre couple habitant le même immeuble, mais ce dernier est ici du même âge et l’épouse attend également un enfant. D’où une histoire de grossesses concurrentes qu’un sentiment de culpabilité délibérément hitchcockien va mener sur les voies d’une terreur étayée par une direction artistique très précise, les états psychologiques des personnages étant reflétés par les décorations très différentes des appartements respectifs des deux ménages. Nous y reviendrons, puisque ce London House est annoncé dans les salles françaises pour début 2017.

Cependant, notre déplacement en Vendée était surtout motivé par une section parallèle dénommée « Variété » et consacrée au cinéma de genre. Au menu, des titres déjà remarqués dans le circuit des festivals fantastiques, comme le Swiss Army Man avec Daniel Radcliffe ou l’excellent On l’appelle Jeeg Robot, film de super-héros italien dont nous attendons de pied ferme la sortie en France, prévue en avril prochain. On peut ajouter l’amusant faux documentaire Operation Avalanche de Matthew Johnson (qui spécule sur la légende urbaine voulant que la CIA ait fait filmer une version bidon des premiers pas de l’Homme sur la Lune, au cas où la mission Apollo se serait soldée par un échec) ou encore le nouvel Alex De La Iglesia, Mi gran noche. Ce dernier se saisit d’une grande institution espagnole, les shows télévisés kitsch du réveillon de la Saint-Sylvestre, pour jeter une foule de personnages excessifs (voir l’incroyable prestation du chanteur de charme Raphael, dans son propre rôle de vieux beau infect) dans un huis-clos choral qui a tôt fait de se transformer en un jeu de massacre débridé où De La Iglesia pousse à fond sa virtuosité de scénariste.

Votre serviteur, lui, s’est plus modestement chargé de présenter trois séances « Variété », essayant par exemple de démontrer que l’arrière-plan du terrifiant Under the Shadow, qui situe une histoire à la Dark Water dans un Téhéran sous les bombardements du conflit Iran-Irak, est justement bien plus qu’un arrière-plan. La force du film de Babak Anvari est au contraire de faire complètement fusionner la menace guerrière et la condition féminine sous le régime des mollahs avec une histoire d’enfant possédé. D’enfance contaminée par le Mal, il est aussi question dans The Eyes of My Mother de Nicolas Pesce, qui raconte en Scope noir & blanc trois âges de la vie d’une femme rendue dingo par un traumatisme originel. D’où trois parties distinctes qui repassent sans cesse par les mêmes figures imposées (des yeux crevés, des captifs enchaînés, une danse solitaire au salon) pour dessiner quelque chose comme les cercles concentriques d’un enfer personnel. Largement plus réjouissant, The Mermaid marque le retour du roi de la comédie hongkongaise, Stephen Chow. Sur la lancée de Shaolin Soccer et Crazy Kung-Fu, il continue d’employer les ressources des effets numériques pour créer des corps impensables, sujets à toutes sortes d’hybridations et de déformations. Ici, il imagine une race perdue d’humanoïdes aquatiques, dont le repaire secret est mis en péril par les projets immobiliers d’un riche promoteur. C’est l’occasion pour Chow de renouer avec ses éternelles obsessions : des rapports de travail systématiquement axés sur les vexations et les humiliations, et des anatomies monstrueuses qui mettent à mal l’imagerie glamour du star-system cantonais. Ainsi, la sirène du titre, en qui notre businessman va trouver l’amour et le sens de la sagesse, est jouée par une ravissante actrice… arborant des dents de poisson pas très ragoûtantes !

A noter que cet hilarant The Mermaid sera projeté incessamment au PIFFF, de même que le documentaire David Lynch: The Art Life. Tout est dans le titre : l’image montre le bonhomme chez lui en train de peindre des toiles, tandis que la bande-son déroule un long entretien où il raconte sa jeunesse et sa formation de plasticien. Mais même si les films ne sont pas abordés directement, les fans en apprendront beaucoup sur la gestation de l’univers lynchien. Notamment, l’évocation des années passées dans une école d’art, située dans une ville lugubre mais où le futur cinéaste aura la révélation de sa vocation de créateur, éclaire le mélange de féérie et de dépression post-industrielle qui fera toute l’atmosphère d’Eraserhead, et ce bien que le récit s’achève précisément à la veille de son tournage. Autre doc-portrait présenté au FIF 85, De Palma prend la forme plus classique d’un entretien chronologique où le père Brian retrace sa carrière film après film. Le résultat n’en est pas moins passionnant, car on sent que l’intéressé, connu pour être peu loquace avec la presse, est ravi de s’adresser ici à des collègues réalisateurs (Noah Baumbach et Jake Paltrow), acceptant pour eux de rentrer en profondeur dans la conception de certaines de ses séquences les plus célèbres. Voilà donc un témoignage aussi précieux que les folles soirées passées au Papy’s, le mythique bar de nuit à la déco giallo/disco de La Roche-sur-Yon. Mais vous n’en saurez pas plus : là, cela relève davantage des archives de la brigade des mœurs que d’un compte-rendu de festival de cinéma…

(Merci à Charlotte Serrand, Karine Durance, Juliette Naiditch, Morgan Pokée, et à toute l’équipe du FIF 85)



 

Gilles Esposito