Au revoir les enfants
03/10/2016

Au revoir les enfants

Miss Peregrine et les enfants particuliers

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Il est ces temps-ci de bon ton de ne pas trop théoriser autour des blockbusters hollywoodiens, aucun cinéaste ne semblant désormais capable d'imposer sa vision à des actionnaires tout-puissants. Mais face à Miss Peregrine et les enfants particuliers de Tim Burton, difficile de ne pas déceler à chaque recoin d'écran l'appel à l'aide d'un auteur obligé de composer avec une époque qui lui échappe.

Au premier degré, Miss Peregrine et les enfants particuliers est ce qu'on appelle une fantaisie "young adult" ; un récit d'aventure fantastique destiné à caresser dans le sens du poil le public de Harry Potter, Hunger Games, Twilight, Le Labyrinthe, L'apprenti sorcier, Divergente, La Stratégie Ender, et on en passe. Tout y est : propulsé dans un monde imaginaire dont il ignore tout, un jeune garçon à l'historique familiale compliqué se retrouve investi d'une mission impossible, et promis à un destin mythique. Comme chez la concurrence, le film passe une bonne heure à poser son univers, le dialogue ne se privant pas de donner un nom facilement markétable à tout individu, toute menace et toute chose, avant même que le spectateur ait eu le temps de poser la moindre question. Des questions, le premier acte en regorge d'ailleurs, répétées tous les deux minutes par des personnages trop nombreux, au caractère souvent prévisible. Sevré au blocage d'intrigue (de nombreuses rencontres ou réponses sont ajournées sans raison apparente, et plusieurs scènes disparates auraient pu se fondre en une seule), le long-métrage s'empêtre donc dans des codes inverses à tout ce qui faisait l'art de Burton dans les nineties, à commencer par une émotion muette et un culte de l'étrange, qui culminait avec l'ouverture inouïe de Batman : Le Défi.

Voilà, donc, pour la lecture pragmatique de Miss Peregrine et les enfants particuliers : si l'on en reste à une poignée de séquences incroyables (des créatures dévorant les globes oculaires de jeunes enfants, des bombes nazies qui se figent en plein ciel avant de faire marche arrière, ou encore un épilogue étonnamment touchant), le film se présente comme une superproduction honorable quoique artificielle, trahissant à maintes reprises une lassitude palpable de la part de Burton. Pour autant, il suffit de fouiller un peu pour comprendre à quel point cette fatigue constitue le cœur même du projet. Discourant en filigrane sur l'état de la production hollywoodienne et la place qu'il occupe en son sein, Burton semble détourner chaque composante de l'intrigue du livre à des fins personnelles. Ainsi, le film oppose l'idée d'une boucle temporelle arrêtée dans le passé (le principe même de la nostalgie, qui définit hélas notre époque), et celle du temps qui passe, propulsant douloureusement les enfants vers l'âge adulte. Très tôt dans la narration, deux créatures en stop motion s'affrontent sur la table basse d'un adolescent, l'une rappelant Edward aux mains d'argent, l'autre le crabe de L'Île Mystérieuse de Ray Harryhausen. "Ils sont comme des marionnettes," annonce le gosse, "ils m'obéissent au doigt et à l'œil. Si tu avais pu voir les combats épiques que j'organisais dans ma chambre..." A travers ce personnage (mais aussi cette fille qui dévoile au héros son havre de paix : une épave de navire jonchée de cadavres et isolée du monde), Burton se met en scène. Il le fera encore durant le climax : lors de la résurrection avortée d'une statue de Dumbo (qu'il devait réaliser l'an dernier), ou d'un combat opposant les squelettes de Jason et les Argonautes à des humanoïdes en images de synthèse, allégorie probable de la Performance Capture.

Arrosé non-stop par une assourdissante musique techno, le parc d'attractions vulgaire où se déroule la séquence cible à l'évidence Hollywood. Les bestioles en CGI évoquent de leur côté l'esthétique des blocbkusters modernes, et les squelettes renvoient à l'auteur lui-même, vestige d'un autre temps égaré dans une inébranlable fête foraine. Pour clarifier encore sa démarche, Burton se paie un caméo durant cette scène précise... et finira trucidé à bord d'un manège par un géant numérique. Si le propos n'était pas encore assez limpide, Burton enfonce le clou en se payant des méchants équivoques : une secte d'actionnaires en costumes trois-pièces manipulant dans l'ombre des êtres synthétiques, envoyés aux quatre coins de la planète pour bouffer (littéralement) les yeux des enfants. Le film parodie accessoirement le concept de X-Men, symbole du cinéma super-héroïque mais surtout franchise clé de la Fox... qui produit ironiquement Miss Peregrine et les enfants particuliers. Peut-être atteint d'un accès d'optimisme soudain, Burton conclura son épopée avec un passage de relais entre un vieux monsieur (Terence Stamp) et un jeune homme, désormais garant de meilleurs lendemains. Lui-même héritier de James Whale, Vincent Price et Ray Harryhausen, le grand Tim a tout intérêt à placer ses espoirs cinéphiles dans les générations futures. Reste à savoir si la broyeuse hollywoodienne leur donnera une chance d'exprimer un jour leur plein potentiel...

Alexandre Poncet