Escape From DC
03/08/2016

Escape From DC

Suicide Squad

L’actualité chancelante du cinéma de genre nous force parfois à prendre des risques. En placardant Suicide Squad en couverture du numéro d’été, nous espérions célébrer un point de vue différent sur le cahier des charges hollywoodien des années 2010, gangréné par des formules à tiroirs et un mode de décisions dépendant d’actionnaires invisibles. Parmi les artistes capables d’évoluer en sous-marin dans le système pour mieux le pervertir de l’intérieur, nous voulions croire en David Ayer.

La découverte de Suicide Squad est par conséquent douloureuse à plus d’un titre. Déjà, le réalisateur tellement prometteur de End of Watch et Fury semble constamment pieds et poings liés, contractuellement obligé de servir la soupe au nouvel univers DC (les apparitions de Batman, de Flash et du Joker ne servent strictement à rien !), mais aussi à servir les intérêts des agents et avocats de ses principaux employeurs. Parmi eux, il y a à déjà Charles Roven, control freak déjà responsable il y a près de quinze ans du naufrage du Rollerball de John McTiernan. Si Ayer rêve de filmer sa Horde sauvage au pays des comic books, Roven, lui, entend reproduire le coup d’éclat commercial du premier Avengers de Joss Whedon. En l’état, et ce en dépit de dialogues insistant toutes les trois secondes sur la folie de ses vilains protagonistes, Suicide Squad n’est jamais un film de super-héros « à l’envers ». Avec ses actes de bravoure désintéressés, son iconisation étirée dans des ralentis dignes des ZAZ, son happy end invraisemblable et cette normalisation en filigrane des motivations des personnages (cf. ces visions de bonheur oniriques qui ponctuent le climax), Suicide Squad nous livre bien une équipe de vengeurs effroyablement terre-à-terre, menée par une star de cinéma aucunement décidée à égratigner son image.

Si Charles Roven voit en Suicide Squad sa réponse à Avengers (on a même droit au sempiternel rayon diabolique vertical qui perce le ciel d’une métropole américaine), Will Smith, lui, y décèle une occasion de redorer son blason, après une succession d’échecs commerciaux indignes de sa riche carrière. Tout, à l’écran, souligne ainsi les clauses du contrat de Smith, à un stade confinant au piratage pur et simple. « Je veux bien jouer un méchant, mais il sera gentil », semble nous lancer en permanence le comédien, entre deux apports scénaristiques de son cru (les dialogues sur le coaching sportif, bon sang !) et des scènes de mélo avec sa fille dignes de l’ouverture de Con Air - Les Ailes de l’enfer. Une séquence synthétise à elle seule le déséquilibre qui résulte de cette démonstration d’égo : une conversation dans un bar entre les membres de l’escouade, cadrée intégralement autour du personnage de Smith même lorsqu’il n’a plus rien à ajouter au débat. Parti dans l’idée de tourner un film d’ensemble, David Ayer se retrouve ainsi dans la même position qu’Alex Proyas sur I, Robot, embarqué dans un véhicule avide du plus petit dénominateur commun. Le rapprochement avec Proyas s’arrêtera là, Ayer ne faisant pas preuve d’un savoir-faire comparable, en termes d’écriture comme de mise en scène.

Avant de nous présenter son équipe de choc, Ayer aurait sans doute dû prendre le temps d’imaginer une menace crédible, charismatique et un tant soit peu intéressante. Zappant cette étape décisive, le scénariste / réalisateur opte au contraire pour une entrée en matière in medias res. Pendant ses vingt minutes d’ouverture, accumulant des présentations de personnages semblant toutes tirées de films différents, on croit déceler une volonté de renverser la formule, comme si la folie des personnages dirigeait Ayer vers une narration authentiquement punk. Du flan, hélas : rapidement, l’intrigante déconstruction de Suicide Squad cède la place à un bordel involontaire dont l’ampleur ne fera que s’intensifier d’acte en acte. Visiblement désireux de rendre hommage à John Carpenter, l’un des mercenaires les plus intelligents à avoir approché le système des grands studios, Ayer puise à l’évidence plus que de raison dans Assaut, New York 1997 (dont il reprend quasiment toute l’intrigue !), Prince des ténèbres, The Thing (cf. la scène du métro), Invasion Los Angeles et même Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin. Faute de ton et d’esthétique adéquats, le cinéaste se retrouve hélas à jouer dans la cour des Bis italiens de la grande époque, au mieux rayon Luigi Cozzi, au pire rayon Bruno Mattei. L’ombre de Contamination et de Virus Cannibale plane ainsi sur la majorité des morceaux de bravoure imaginés par Ayer, tous filmés en plans américains shaky camés montés aléatoirement, et traversés par des infectés au look et aux mouvements totalement improbables. Ampoulé par une musique inaudible de Steven Price et une compil’ prédigérée de tubes en tous genres, Suicide Squad achève de consterner par une maladresse visuelle de tous les instants, culminant avec les apparitions de Killer Croc (sa scène de plongée dans les égouts devrait faire fureur lors d’une prochaine Nuit Excentrique !), ou lors d’un climax renvoyant illico DC à l’ère maudite de Green Lantern. Bravo, donc, au service marketing de Warner pour avoir réussi à créer le buzz autour d’un des nanars les plus atomiques de ce début de XXIème siècle. On n’applaudira pas le studio, en revanche, pour cette séquence post-générique digne des pires moments de Marvel. Que voulez-vous, il faut savoir rassurer ses actionnaires…

Alexandre Poncet