Légendes : Amando de Ossorio
10/06/2016

Légendes : Amando de Ossorio

Amando de Ossorio

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GARDIEN DU TEMPLE

Un pionnier du cinéma fantastique ibérique. Avec les moyens (réduits) du bord, beaucoup de volonté et autant de restrictions pour lui compliquer la vie, il réussit néanmoins à créer son univers cinématographique, ses propres monstres…

Amando de Ossorio n’est pas un grand réalisateur. Il ne fait pas partie de ceux dont le talent insolent aurait inspiré une jeune génération. Pourtant, à l’instar d’un Paul Naschy, il marque profondément le cinéma fantastique espagnol, principalement grâce à une figure, à un personnage désormais élevé au rang d’icône : le templier mort-vivant. Sa création, sa grande contribution au genre.
Né le 6 avril 1918 à La Corogne, en Galice, dans un milieu petit-bourgeois, Amando de Ossorio (Rodriguez à l’état civil) grandit à quelques centaines de mètres d’un cinéma, le Cine Paris. Il y découvre des classiques du muet comme Le Fils du Cheik, avec Rudolph Valentino. C’est dans une autre salle, le Savoy, qu’il s’initie au fantastique avec les Frankenstein de James Whale ainsi que le Dracula de Tod Browning. Lorsqu’éclate la Guerre civile, il est réformé en raison de problèmes de santé remontant à l’enfance.
Le jeune homme étudie la photographie, au grand désespoir de son père qui voit d’un mauvais oeil son inclinaison à embrasser une profession artistique ou culturelle. Puis ce sera la radio, avec l’adaptation de chefs-d’oeuvre de la littérature. À partir de 1942, il étudie le journalisme à Madrid, où sa passion grandissante pour le cinéma s’exprime par l’entremise de deux courts-métrages, El Misterio de la endemoniada et El Ultimo carnaval. Un faux départ puisque Amando de Ossorio se résigne à travailler dans une banque, trouvant une échappatoire via le petit studio photo dans lequel il se réfugie après ses heures de bureau. Graduellement, il accède cependant au cinéma à travers la radio, le théâtre, la fréquentation des milieux artistiques… À la demande du producteur de ses premiers courts, il travaille enfin sur des longs-métrages de fiction. « J’ai écrit des scripts, souvent sans être crédité. Dans la plupart des cas, ils ont été massacrés, modifiés par les réalisateurs chargés de les mettre en images » avoue-t-il. Pourtant, il gravit les échelons, un à un, comme assistant, puis réalisateur de « réclames ». La Bandera negra constitue son baptême du feu dans le long-métrage, portrait d’un homme dans l’attente du verdict de la condamnation de son fils. Une tentative innovatrice, tant sur le fond que dans la forme, l’unique protagoniste se livrant à un long monologue tout en parcourant des rues désertes. Pratiquement de l’avant-garde, dominée par une scène onirique de tribunal inspirée de l’expressionnisme allemand, des mannequins remplaçant juges et policiers, les décors étant réduits à un dépouillement symbolique… Et au final, une terrible déconvenue. « En y critiquant la peine de mort, je me suis exposé aux foudres de la dictature franquiste. La Bandera negra a tout simplement été interdit, sous prétexte qu’il avait été tourné sans autorisation officielle. Il n’a jamais été montré au public. » Dur à encaisser, à une époque où le régime ultraconservateur du général Franco favorise l’exploitation de divertissements tel L’Enfant à la voix d’or



LA DOLCE VAMPIRA 
La Bandera negra banni des écrans, Amando de Ossorio attendra huit ans avant de récidiver. Huit ans à travailler sur des publicités et des documentaires institutionnels, jusqu’au jour où un producteur lui redonne sa chance avec Les Pistoleros. « Un suspense plutôt qu’un vrai western » explique le réalisateur à propos de cette enquête menée par un cowboy lancé sur les traces de l’assassin de son frère. Le Far West parfum paella, Amando de Ossorio le visitera à nouveau deux ans plus tard, via le nettement plus conventionnel Le Massacre d’Hudson River, récit de la révolte d’un groupe de trappeurs contre le propriétaire d’un comptoir qui voudrait payer leurs peaux de castor au prix le plus bas. « À l’époque, tout le monde faisait des westerns et je suis rentré dans ce moule » admet-il, conscient de la modestie de son apport. Le pied remis à l’étrier, il enchaîne sur Pasto de fieras, évocation des turpitudes d’un petit berger, puis sur la chronique La Niña del patio où il est question d’un spectacle de flamenco organisé afin d’éviter la vente d’une maison. Suivra également la comédie sentimentale Escuela de enfermeras, dans laquelle un fils à papa intègre une école d’infirmières ! Pas vraiment des brûlots susceptibles de déclencher le courroux des censeurs.
Sa vocation, le réalisateur la révèle dans la foulée avec Malenka la vampire. Un projet directement dicté par le succès des films fantastiques gothiques anglais et italiens. « C’est un projet que j’ai essayé de monter pendant de longues années sans que personne ne s’y intéresse » précise-t-il. « J’y suis parvenu à un moment où le public espagnol paraissait prêt. Moi, je l’étais depuis longtemps, depuis mes courts-métrages des années 40. » Si le projet Malenka aboutit enfin, c’est autant grâce à la popularité croissante du genre qu’à la présence d’Anita Ekberg, la pulpeuse star scandinave de La Dolce Vita de Fellini, vedette désormais déchue et réduite à des prestations alimentaires. C’est ainsi qu’elle se retrouve à interpréter un mannequin qui hérite d’un vieux château autrefois habitée par une vampire morte sur le bûcher. « J’avais écrit et tourné le film autour d’une machination dont l’héroïne était la victime » annonce Amando de Ossorio. « Les vampires n’y étaient qu’un leurre. Le producteur a jugé que Malenka serait plus commercial avec de vrais vampires. Il a par conséquent demandé à modifier la fin de la version étrangère. » Ce qui donne, de l’aveu même du cinéaste, « une scène improvisée » de décomposition express d’un disciple de Dracula. Un effet spécial terriblement mal fichu.
Quoi qu’il en soit, dans sa version locale, Malenka la vampire rencontre un joli succès, contribuant à l’émergence d’un cinéma fantastique ibérique dont Jess Franco avait été le pionnier avec L’Horrible docteur Orlof. Pourtant, malgré tout sa bonne volonté, le premier long-métrage fantastique d’Amando de Ossorio est dénué d’un ingrédient primordial : l’originalité. S’il ne s’achevait pas sur une volte-face (encore que, dans les années 30, Tod Browning avait déjà illustré le coup du complot dans La Marque du vampire), le film serait même plutôt conventionnel, brassant des éléments du Masque du démon et d’une classique histoire d’héritage. 



L’ESPÈCE NOUVELLE 
L’inspiration ne vient au réalisateur qu’avec sa tentative suivante. À savoir La Révolte des morts-vivants. Un avatar de La Nuit des morts-vivants ? « Oui, George Romero a exercé sur moi une certaine influence, surtout dans la notion de siège » reconnaît Amando de Ossorio. « Je n’ai cependant pas voulu l’imiter, mettre en scène les mêmes zombies. Je me suis référé aux légendes de ma Galice natale, à l’Histoire européenne… C’est ainsi que sont nés les templiers morts-vivants. Le personnage n’était encore jamais apparu à l’écran. » Enfin, le réalisateur propose de l’inédit dans un domaine où le recyclage d’idées est souvent la règle.
Originaires du XIIIe siècle, ces morts-vivants encapuchonnés sont les moines soldats d’un ordre aux pratiques occultes des plus sinistres. Le sacrifice de vierges, notamment, dans le but de s’abreuver d’un sang capable de leur conférer la vie éternelle. Naturellement, l’Église ne goûte que modérément aux frasques des templiers en question. Ils finissent suppliciés, avant que des corbeaux n’arrachent les yeux de leurs cadavres. L’assurance d’une cécité au-delà de la mort car, bien sûr, les membres de la confrérie surgissent de leur tombeau, toujours prêts à chevaucher des montures généralement filmées au ralenti… « Une nouvelle espèce de monstre » les présente leur créateur. « Au départ, le producteur a hésité à me suivre. Selon lui, le fait que le public n’était pas familier avec eux impliquait un énorme risque. J’ai dû lui présenter des dessins pour le convaincre que les spectateurs ne seraient pas trop dépaysés par ce que je proposais. Pas vraiment des zombies, pas tout à fait des vampires, plutôt la combinaison des deux, aveugles de surcroît, mais doués d’une ouïe si fine qu’elle leur permet de se diriger. D’une certaine façon, ils se rapprochent davantage de la momie. Les momies ont encore une âme, pas les zombies. Je n’ai pas cherché à révolutionner quoi que ce soit, mais à m’écarter un peu des sentiers battus. De même, lorsque les templiers tombent sur leurs victimes, je n’ai pas voulu répondre au schéma habituel, tout miser sur l’attaque elle-même, avec jets de sang et mutilations. J’ai investi tout mon savoir-faire de réalisateur dans les moments qui précèdent l’agression, dans la montée de l’angoisse. » La première attaque se déroule dans les ruines d’une bourgade abandonnée où s’égare une jeune femme qui, par jalousie, quitte précipitamment un train. Puis Amando de Ossorio installe le script de la séquelle, Le Retour des morts-vivants, dans un autre village, dont les habitants commémorent les 500 ans du massacre des chevaliers maléfiques par leurs aïeux. Troisième opus de la saga macabre, Le Monde des morts-vivants se déroule en grande partie sur un antique galion où débarquent différents protagonistes, tous ignorants de la nature de l’équipage paré à les « accueillir ». Quant à La Chevauchée des morts-vivants, il se situe dans une ville côtière habitée par une population qui, tous les sept ans, sacrifie sept vierges sur l’autel d’une divinité païenne proche du Dagon de Lovecraft.
Les templiers morts-vivants auront donc hanté quatre films entre 1971 et 1975. « Les suites que j’ai données à La Révolte des morts-vivants ne sont pas des séquelles dans le sens américain du terme » insiste leur réalisateur. « Le Retour des morts-vivants ne constitue pas la continuité du premier, et le troisième, Le Monde des morts-vivants, n’est pas non plus une suite directe de son prédécesseur. Chaque film est indépendant de l’autre dans la mesure où, hormis l’idée commune de la secte des templiers, j’y reprends tout à zéro et ajoute toujours de nouveaux personnages sans convoquer ceux d’avant. Ainsi, dans La Révolte…, j’explique que les templiers sont aveugles parce que des corbeaux leur ont mangé les yeux alors que, dans Le Retour…, des villageois furieux les ont brûlés à l’aide de torches. Chacun des quatre films est une variation sur un thème commun. Rien à voir avec les Rambo, Rocky et Freddy Krueger, dont il faut avoir vu les précédents épisodes pour comprendre celui que vous êtes en train de regarder. » En résumé, Amando de Ossorio explique que La Chevauchée des morts-vivants, Le Monde des morts-vivants et Le Retour des morts-vivants sont des remakes de La Révolte des morts-vivants ! « Des remakes où je prends certaines libertés avec le modèle » insiste-t-il. « Dans certains des quatre films, les templiers morts-vivants sortent de jour comme de nuit. Dans d’autres, la lumière du jour les tue ! »
Satisfait de revoir sa copie selon son bon vouloir, le réalisateur/scénariste n’en défend pas moins une position commune au quatuor d’oeuvres : leur orientation politique. « Les morts-vivants symbolisent la dictature franquiste et leurs attaques la répression contre la population » assure-t-il. Une lecture pas évidente, même si, jusqu’à la moitié des années 70, l’Espagne vit sous un régime ultraconservateur ancré dans le catholicisme le plus primaire. La sortie de l’ultime épisode de la tétralogie coïncide ironiquement avec la fin de cette dictature. 

CENSURE ET COQUINERIES 
Métaphores « politiques » masquées ou non, les quatre films se tournent dans des circonstances particulières, sous le regard d’une censure sourcilleuse, toujours prompte à brandir ses ciseaux. Pour avoir vu son premier long-métrage banni puis souffert d’une longue période de mise à l’écart, Amando de Ossorio en sait long sur les risques encourus par quiconque ose tester le degré de tolérance du système. « C’est justement pour éviter les ennuis qu’en tant que scénariste, j’ai pris soin de situer les histoires à l’étranger, comme je l’avais déjà fait avec Malenka la vampire, qui se déroulait en Italie. Les censeurs n’admettaient pas que des histoires pareilles puissent prendre l’Espagne pour cadre ! » Par conséquent, les templiers morts-vivants ont d’abord frappé au Portugal. « En dépit des restrictions, j’ai tout de même songé à tourner en Galice. J’y ai définitivement renoncé car, en échange, on exigeait de moi que j’assure la promotion de la région. »
Prudent, Amando de Ossorio choisit l’option « pays voisin » et évite d’appeler un chat un chat, le mot templier n’étant jamais prononcé. Pas question en effet d’associer à des pratiques diaboliques des chevaliers appartenant à un ordre catholique, fondé pour protéger les pèlerins sur le chemin de Jérusalem. En revanche, la censure franquiste s’avère nettement moins sévère en matière de violence et de sexe. « De toute manière, les scènes les plus chaudes étaient tournées dans deux versions : l’une habillée, l’autre nue, de manière à ce que les distributeurs puissent adapter le film aux règles en vigueur dans leur pays », signale la Danoise Lone Fleming, interprète des deux premiers films de la saga. « Sans être trop explicites, certaines séquences étaient audacieuses pour l’époque. Je me souviens qu’Amando tenait à un passage où je devais embrasser et caresser une autre femme. Quelque chose de bien innocent aujourd’hui, mais qui posait un problème : comment s’y prenaient les lesbiennes ? Je n’en avais pas la moindre idée. Amando non plus. Alors, pour nous décrisper, j’ai demandé à ce qu’on apporte vite une bouteille de vin blanc et une autre de rosé. Avec ma partenaire, María Elena Arpón, nous avons bu la moitié de chaque bouteille avant de nous tripoter ! » Un câlin prenant place dans une pièce dont l’un des murs porte à la fois un crucifix et l’image pieuse de la Vierge Marie et de l’enfant Jésus. Pas le moindre des paradoxes de films qui, naviguant entre les interdits de la politique et de la religion, se fraient des chemins sinueux, le réalisateur ne rechignant jamais à dévêtir ses actrices, à s’attarder sur des étreintes lascives. « J’ai toujours aimé jouer avec les opposés, en particulier le contraste entre le sexe et la mort que symbolisent les templiers » se justifie-t-il. « J’ignore si ça intéresse le public, mais, moi, ça me fascine. » Plus que la performance de ses comédiens, si l‘on en croit Lone Fleming. « Amando n’était pas un réalisateur très attentif aux acteurs. Il ne nous dirigeait pas vraiment. Pour La Révolte des morts-vivants, il me donnait des indications par le biais de dessins que, le matin, il me tendait : « Tiens, voilà ce que tu dois jouer aujourd’hui ! ». Le temps qu’il ne nous consacrait pas, il le destinait aux templiers qui, il est vrai, nécessitaient beaucoup d’attention, tant les costumes étaient lourds et chauds. Il les dorlotait, ses morts-vivants. Il les aimait comme s’ils étaient ses propres enfants. N’ayant lui-même pas d’enfants, je crois qu’il reportait sur eux une grande partie de la tendresse paternelle qu’il portait en lui. »
La comédienne exagère-t-elle ? Pas vraiment, tant les séquences avec les templiers morts-vivants se révèlent soignées, composées avec le plus grand soin, superbement éclairées et cadrées. Dans le même souci de perfection, le réalisateur va même jusqu’à participer étroitement aux maquillages et effets spéciaux. Pourtant, en dépit de son acharnement, Amando de Ossorio émet des réserves sur l’aboutissement de son engagement. « Je n’ai jamais réussi à obtenir les films que je voulais faire. Le résultat est toujours loin de correspondre à mon attente. » Et le réalisateur de citer Le Monde des morts-vivants en exemple. « Dans celui-là, les templiers se sauvent de leur galion qui coule, puis refont surface sur une plage. À l’origine, je voulais qu’ils restent sous l’eau, qu’ils y vivent et n’en sortent que la nuit. Je voulais que certains d’entre eux poursuivent les nageurs, un peu comme le requin des Dents de la mer. Avec les bons angles de prises de vues, cela aurait pu être très efficace. » Efficace sans doute, mais franchement pas à la portée de productions si modestes, aussi ingénieuses soient-elles. « Aucun producteur ne m’a jamais donné les moyens dont j’avais besoin, ainsi qu’un calendrier de tournage supérieur à quatre semaines. J’en ai beaucoup souffert sur Le Monde des morts-vivants, pour lequel je n’ai disposé que de la moitié d’un décor de bateau. En ce qui concerne les instants où le vaisseau fantôme prend feu et coule, je n’ai pas eu d’autre choix que de filmer une malheureuse maquette posée à la surface d’une baignoire ! » Effectivement très cheap, mais en définitive, pas plus ringard que le train et l’hélicoptère miniatures de Jean-Pierre Melville pour Un flic ! « Honnêtement, je dois confesser que je ne me sens pas victime du système, des conditions de production que l’on m’a imposées. J’ai plutôt été un idiot de les accepter. » Mais avait-il le choix ? C’était ça, ou pas de film du tout. Des productions qui ont pris du cachet, au fil des ans. Au carrefour de la terreur gothique et du roman-photo olé olé, soignés tout en étant handicapés par des moyens faméliques que les ressources d’un artisanat débrouillard ne permettent pas toujours de surmonter, ils témoignent autant d’une affection sincère pour le genre que de la volonté de le servir au mieux.



SAGA AFRICA
Aussi attaché soit-il à ses morts-vivants templiers, Amando de Ossorio ne s’y consacre pas exclusivement : durant la première moitié des années 70, il trouve le temps de tourner trois autres films fantastiques, preuve que l’Âge d’Or de l’horreur ibérique bat alors son plein. En 1974, le réalisateur gratifie les écrans de trois longs-métrages : Le Monde des morts-vivants, La Nuit des sorciers et Las Garras de Lorelei. Un contraste saisissant avec le vide cinématographique de certaines périodes.
Mêlant zombies tendance vaudou et femmes vampires au look « léopard de cabaret » dans une région reculée d’Afrique, La Nuit des sorciers ne trouve pas grâce aux yeux de son réalisateur. « Excepté les comédiens, je n’avais à ma disposition aucun moyen » déplore-t-il, contraint de reconstituer la lointaine contrée africaine du script à partir d’images d’archives et des décors néanmoins convaincants du Safari Park d’Aldea del Fresno de Madrid. « Le producteur voulait que je tourne en une heure ce qui en nécessitait au minimum trois. Comment voulez-vous livrer du bon travail dans de telles conditions ? Naturellement, j’ai été tenu pour responsable du désastre ! Je dois aussi reconnaître que je n’avais pas toujours bien mesuré l’impact de certaines scènes sur le spectateur. J’ai sans doute été trop loin dans l’horreur. Le montage n’a rien arrangé. » Amando de Ossorio se réfère probablement à la tête toujours vivante d’une vampire aux dents vraiment longues ! « En recherchant coûte que coûte l’originalité, je me suis trompé » juge-t-il. Reste une pittoresque série B, cocktail d’aventure exotique, de surnaturel et d’érotisme.
Original, le cinéaste l’est bien plus encore avec Las Garras de Lorelei. « Je me suis reposé sur le mythe germanique de la Lorelei » annonce-t-il. Lorelei : le nom d’une sirène qui, nageant dans les eaux du Rhin, attirait par son chant les bateliers sur un rocher. Une légende qu’Amando de Ossorio reprend à son compte, l’adaptant de manière à fournir un récit dans lequel une beauté se mue, les nuits de pleine lune, en monstre visqueux qui convoite les élèves d’une école de jeunes filles. Amusant, à l’instar de La Endemoniada, histoire de la vengeance d’une sorcière sur un policier dont elle possède la fille par le truchement d’un talisman dissimulé dans son ours en peluche. Ce qui, bien sûr, entraîne la métamorphose de l’adolescente en démon qu’un prêtre doutant de sa foi voudrait déloger. « On m’a prié de tourner La Endemoniada au moment de la sortie de L’Exorciste. Évidemment, les deux scripts reposent sur un socle commun, mais j’ai tout fait pour qu’ils se ressemblent le moins possible. Sans doute mon film n’est-il pas aussi bien fait que certains de mes précédents, mais je ne crois pas qu’il manque d’originalité. » Encore que cela ne soit pas son point fort ! Ironiquement, Amando de Ossorio confie le rôle de la possédée à Marián Salgado, la comédienne qui double vocalement Linda Blair dans la version espagnole du chef-d’oeuvre de William Friedkin. 

LE SERPENT DE TROP 
Triste fin de carrière pour Amando de Ossorio. Après s’être fourvoyé dans Las Alimañas (un film d’aventure sans envergure) et Pasión prohibida (une bluette érotique), il l’achève en 1984 sur Hydra, le monstre des profondeurs, à mi-chemin des Roger Corman de la fin des années 50, des Dents de la mer et du kaiju eiga. Une entreprise ambitieuse puisqu’elle traite d’une sorte de serpent de mer antédiluvien qui, réveillé par une explosion nucléaire, sort de son sommeil millénaire puis s’attaque aux plaisanciers du littoral le plus proche. Il s’en prend même à un hélicoptère, à un pont et à un phare, accessoires et décors fabriqués à partir de maquettes d’un autre temps. « Ce n’est pas un mauvais film, mais il aurait pu être meilleur » s’agace son réalisateur. « Bien qu’il s’agisse là de mon plus gros budget, jamais les critiques n’ont été aussi négatives. » Gros budget, vraiment ? Ça ne saute pas aux yeux si l’on se base sur la créature elle-même, marionnette bricolée vaille que vaille. Un authentique Craignos Monster de compétition. « Oui, je dois admettre qu’elle est ridicule, faute des moyens nécessaires à la construction de quelque chose de plus convaincant. Tout l’argent prévu est passé dans le tournage à Miami et le cachet des comédiens. » Des acteurs américains comme le vétéran Ray Milland (dont ce sera la dernière apparition à l’écran), Timothy Bottoms, Jared Martin, Taryn Power (fille de Tyrone)… « J’ai fait de mon mieux avec ce dont je disposais » se défend-il, si cruellement déçu par le résultat qu’il fait remplacer son nom au générique par deux pseudonymes : le premier (Gregory Greens) à la réalisation, le second (Gordon A. Osburn) au scénario… Le tournage s’avère de surcroît si épuisant qu’Amando de Ossorio en sort physiquement éprouvé, victime d’une crise cardiaque sur le plateau, puis affligé d’un début d’arthrite provoquée par l’humidité. « Ce serpent de mer m’a pratiquement tué » avoue-t-il.
Difficile de se relever d’une épreuve pareille. Mais peu à peu, Amando de Ossorio s’en remet, toujours avec la volonté de remettre le couvert malgré les risques du métier. Pas du genre à abandonner, l’Espagnol. À la fin des années 70, avant Hydra…, n’a-t-il pas été congédié à deux reprises ? Éjecté de Chasseur d’hommes, un film de cannibales confié en cours de tournage à Jess Franco. Viré également de Los Cántabros, un péplum que s’accapare Paul Naschy, la « star » du fantastique ibérique. Une star avec laquelle Amando a failli travailler. « Sachant que nous étions tous deux dans le domaine de l’horreur, le genre qui rapportait le plus d’argent en Espagne, la société de production Profilmes a pensé à nous associer, avec moi-même à la réalisation et Paul dans le rôle qui l’a rendu célèbre en Espagne. Celui du loup-garou Waldemar Daninsky qui aurait par conséquent combattu les templiers morts-vivants. Impossible, car Paul tenait impérativement à se diriger lui-même. » Le projet souffre également, selon Amando de Ossorio, « d’un producteur qui voulait développer ses propres idées. » Le cinéaste renonce donc à illustrer la quête de Waldemar Daninsky, lancé à la recherche du Necronomicon, qui contient l’antidote à ses sanglantes mutations lors des nuits de pleine lune. Mais l’ouvrage maudit est, bien sûr, gardé par les templiers.
Pas vraiment en mesure de s’imposer sur cette rencontre au sommet entre deux des figures les plus populaires du genre espagnol, Amando de Ossorio choisit par conséquent de travailler seul à un cinquième opus de la saga qu’il a initiée vingt ans plus tôt. En 1993, il évoque la possibilité d’un Necronomicon of the Templars qui ne verra jamais le jour. « Je n’ai pas été soutenu par les pouvoirs publics qui, plutôt que le cinéma de genre, préfèrent subventionner les films artistiques, plus présentables à leurs yeux. » Découragé, le réalisateur abandonne, quittant la petite scène du fantastique ibérique tout en vendant aux fans les tableaux de ses zombies encapuchonnés. « Non, ce n’est pas moi qui ai quitté le cinéma, c’est le cinéma qui m’a quitté » rectifiera-t-il jusqu’au bout, amer. Jusqu’à son décès, le 13 janvier 2001, à Madrid.




FILMOGRAPHIE RÉALISATEUR

1942 EL MISTERIO DE LA ENDEMONIADA (court-métrage) 
EL ULTIMO CARNAVAL (court-métrage). 
1956 LA BANDERA NEGRA
1964 LES PISTOLEROS/LA TUMBA DEL PISTOLERO
1965 LE MASSACRE D’HUDSON RIVER ou LA FRONTIÈRE DE LA HAINE/I TRE DEL COLORADO
1967 PASTO DE FIERAS 
LA NIÑA DEL PATIO 
ARQUITECTURA HACIA EL FUTURO (court-métrage documentaire). 
1968 ESCUELA DE ENFERMERAS
1969 MALENKA LA VAMPIRE/MALENKA
1971 LA RÉVOLTE DES MORTS-VIVANTS/LA NOCHE DEL TERROR CIEGO
1973 LE RETOUR DES MORTS-VIVANTS/EL ATAQUE DE LOS MUERTOS SIN OJOS 
CENTRO NACIONAL DE PROMOCIÓN PROFESIONAL (c-m. doc.) 
BODA EN LAGARTERA (c-m. doc.). 
1974 LA NUIT DES SORCIERS ou LES NUITS D’AMOUR DES SORCIÈRES/LA NOCHE DE LOS BRUJOS 
LAS GARRAS DE LORELEI 
LE MONDE DES MORTS-VIVANTS/EL BUQUE MALDITO
1975 LA CHEVAUCHÉE DES MORTS-VIVANTS/LA NOCHE DE LAS GAVIOTAS 
LA ENDEMONIADA
1976 LAS ALIMAÑAS
1982 PASIÓN PROHIBIDA
1984 HYDRA, LE MONSTRE DES PROFONDEURS/SERPIENTE DE MAR.

 

Marc Toullec