Sang d'encre n°295
04/04/2016

Sang d'encre n°295

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Les petits livres rouges

French horror version comic-book, rêves difformes made in Japan et autopsie du torture porn : les pages des titres chroniqués ce mois-ci se gorgent de fluides délicieusement interdits.


COLLECTION FLESH & BONES
DE PHILIPPE THIRAULT & MANUEL GARCIA (LE SIGNE)/SYLVAIN RUNBERG & CHEE YANG ONG (SONAR)/CHRISTOPHE BEC & BERNARD KHATTOU (BIKINI ATOLL) – GLÉNAT – 128 PAGES

Glénat avait inauguré en octobre 2014 sa collection Flesh & Bones, des « one shots » fantastico-horrifiques scénarisés et/ou dessinés par des Frenchies, avec Sunlight, un trip spéléo qui tournait méchamment à l’aigre. L’éditeur passe aujourd’hui à la vitesse supérieure avec trois nouveaux albums, qui naviguent entre horreur psychologique, fantastique aquatique et survival gore. Un trio dont le membre le moins mémorable est Le Signe, thriller parano-démoniaque où un auteur en perte de vitesse excédé par sa voisine du dessus lance à cette dernière une malédiction aux conséquences plutôt fâcheuses. Entre un character design trop impersonnel et un scénario qui s’empêtre pendant ses deux premiers actes dans un certain classicisme, il faut patienter environ 80 pages pour que la machine s’emballe et qu’un grain de folie vienne enfin s’emparer du récit, lui conférant une atmosphère délétère et malsaine jusqu’à une conclusion très Simetierre. Un « pay-off » satisfaisant donc, malgré un démarrage timide. Dans Sonar, une équipe de chasseurs de trésors sous-marins découvre deux épaves légendaires miraculeusement conservées et gardées par des créatures mythiques. Là encore, un chara design passe-partout gâche un peu la fête, mais l’ambiance est solide, tout comme l’évolution du récit, qui passe par des pics bien sanglants avant de culminer en une course-poursuite à mi-chemin entre Abyss et Un cri dans l’océan. On reste dans l’élément aquatique avec le petit bijou de cette salve, Bikini Atoll, où des touristes viennent visiter l’atoll de Bikini, naguère théâtre d’essais nucléaires américains (où se situe d’ailleurs l’action de… Bob l’éponge !). Survival sacrément gore aux personnages bien croqués, Bikini Atoll convoque mutant dégénéré et requin monstrueux dans un crescendo horrifique classique mais diantrement maîtrisé, à tel point qu’on verrait bien la chose s’afficher sur grand écran. De l’excellente série B qui synthétise parfaitement l’idéal joliment Mad de la collection Flesh & Bones.

L.D.

 

 

TORTURE PORN, L’HORREUR POSTMODERNE
DE PASCAL FRANÇAIX – ROUGE PROFOND – 250 PAGES

La franchise Saw et la trilogie Hostel ont précipité les années 2000 dans un cinéma d’horreur postmoderne. Un critique, affolé par la diffusion de ces oeuvres « nocives », inventa le terme dépréciatif de « torture porn ». Avec une efficacité rhétorique aussi redoutable que les pièges de Jigsaw, Pascal Françaix met au jour les enjeux esthétiques de ce nouveau sous-genre. Après une analyse claire du postmodernisme, Françaix démontre comment le torture porn s’y rattache fondamentalement, doutant des possibilités d’affranchissement de l’homme (la séquestration comme thématique-clé), jouant sur la permutation des rôles bourreaux/victimes, se défiant de l’humain. Son postulat est l’hétérogénéité, l’instabilité, le morcellement, l’amas incohérent des pulsions et des désirs. Le trivial se mêle à l’artistique, les hiérarchies sont méprisées, les représentations des genres se brouillent. Son analyse de Hostel – chapitre II révèle un traitement queer et postféministe qui en fait un film politiquement incorrect : masculinité en crise, dans une érotisation homophile, dépossédée de ses attributs, féminité qui étend l’égalité des sexes jusqu’au partage du sadisme. Fans hétéronormés de blockbusters gore et féministes se complaisant dans la confortable posture victimaire sont bousculés par le traitement d’Eli Roth. Au copieux menu : réalisme grotesque de The Human Centipede, violence féminine, hicksploitation, avant-garde vomitive de Lucifer Valentine. Françaix accomplit un travail passionnant, nourri par une bibliographie imposante, principalement anglo-saxonne. Son écriture, fluide et impertinente, est celle d’un écrivain (on le connait pour ses romans fantastiques). Enfin un essai stimulant sur le cinéma qui nous venge des tortures théoriques et « stylistiques » que nous imposent bien des spécialistes.

C.B.

 

RÊVE ÉCARLATE
DE TOSHIO SAEKI – CORNELIUS – 192 PAGES

Un texte introductif trouve les mots justes pour cerner le fascinant malaise Saeki : ce ne sont pas tant les motifs érotiques grotesques qui viennent percuter la vision du « spectateur » que son style à la fois familier et exotique, hybridation entre une ligne claire européenne et une composition élaborée qui doit autant aux grands maîtres de l’estampe qu’à la publicité pop des années 70 et aux attentats coloristes de Tadanori Yokoo. Toshio Saeki est donc un réseau graphique à lui seul, un gigantesque territoire de fascination et de répulsion qu’on arpente aplat après aplat, avec la sensation paradoxale d’être à la fois rassuré et totalement terrifié par l’univers que l’artiste nous a ficelé. Ficelé, oui : cordes, noeuds, bâillons, pendaisons, chez Saeki les personnages s’étreignent et s’étranglent, se collent et se serrent. Très très fort et avec beaucoup d’amour. Et d’humour aussi, dans un jeu de détournement des fluides et des orifices que Saeki organise avec raffinement : des femmes fontaines expulsent des geysers de sang dignes d’un chambara, l’écaillage d’une sirène laisse apparaître une plaie-vagin béante et dégoulinante, une double amputation des mains augure d’horizons masturbatoires inédits pour une lycéenne angélique… L’inventaire, trop dense pour cette colonne, est d’une extase dont on ne souhaite pas se sevrer, et les prochains recueils promis par l’éditeur Cornélius devraient répondre à cette addiction si belle, si démente.

F.F.

MAD Team