AMERICA FUCK YOU !
04/04/2016

AMERICA FUCK YOU !

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Le 29 juin prochain chez nous, et le 1er juillet aux États-Unis, sortira AMERICAN NIGHTMARE 3 : ÉLECTIONS. Ceci quelques mois avant la vraie élection présidentielle américaine, qui promet d’être un sacré cirque médiatique. Un non-hasard du calendrier qui démontre que le cinéma fantastico-horrifique yankee continue de véhiculer une certaine charge politique malgré la stérilité idéologique qui imprègne l’entertainment de masse. Petit retour sur l’évolution d’un genre ô combien complexe, partagé entre exploitation et subversion, et qui a épousé, commenté et même devancé les changements radicaux d’un pays à jamais défiguré par les événements du 11 septembre 2001.

Avec le recul, il est étonnant de constater à quel point les deux films de James DeMonaco, American Nightmare (aka The Purge, 2013) et American Nightmare 2 : Anarchy (aka The Purge : Anarchy, 2014) ont été reçus comme des divertissements gentiment politiques et limite parodiques. Pourtant, leur incontestable charge sociétale, alliée à leur indéniable succès commercial (en cumulant les deux films, plus de 200 millions de dollars de recettes monde pour un budget de tournage global de 13 millions environ), en font des productions à part. D’abord parce qu’elles ne prennent aucun gant pour décrire les travers bien réels d’une Amérique aussi sécuritaire qu’inégalitaire, ensuite parce qu’elles le font sans jamais sacrifier les codes ludiques des genres commerciaux dans lesquels elles s’inscrivent (le home invasion pour le premier, le vigilante/action flick pour le second). Une formule que bien peu de films de genre « engagés » récents sont parvenus à appliquer au sein d’une industrie cinématographique américaine pourtant bien connue pour avoir de tout temps osé regarder son pays droit dans les yeux. C’est en tout cas ce qu’a décidé de faire James DeMonaco alors qu’il résidait en France pour travailler sur le remake d’Assaut de Jean-François Richet, dont il fut le coproducteur et scénariste en 2005 : « J’ai peu à peu réalisé que le traitement de l’information était très différent là-bas. C’était très étrange. J’ai également vécu au Canada, et c’était aussi très différent. Les journalistes parlaient beaucoup de ce qui se passe en Amérique, tout simplement parce qu’il n’y avait pas grand-chose à traiter en matière de crime et de violence dans leur propre pays. C’est donc de l’étranger que j’ai pu comprendre cet état de fait : nous autres Américains avons un rapport très spécial à la violence. » (1) Les germes sont plantés pour la naissance d’American Nightmare, et le coup de pouce final sera apporté par la femme du scénariste qui, après une violente altercation avec un automobiliste alcoolisé, déclare à son mari, sous le coup de la colère : « Dommage qu’on n’ait pas le droit d’en tuer juste un par an, histoire de se défouler ! ». Naît alors le concept de la « Purge », cette nuit annuelle où, pendant 12 heures, les citoyens américains ont le droit de commettre des meurtres sans être inquiétés par la police, ceci afin d’évacuer leurs pulsions et frustrations et de mieux se comporter le reste de l’année. Un postulat d’anticipation fort, riche en possibilités narratives et juste assez caricatural pour exprimer ses intentions de façon ludique. Le premier film suit la famille de James Sandin (Ethan Hawke), riche représentant en systèmes de sécurité, alors que son propre foyer est envahi par des « purgeurs ». « Au début du film, le personnage d’Ethan Hawke est plutôt un gars détestable si vous analysez sa façon de voir la société » rappelle DeMonaco. « Il vend des systèmes de sécurité aux riches tout en sachant que des pauvres qui n’ont pas les moyens de se protéger se font tuer. En revanche, sa famille est en sécurité, parce qu’eux ont les moyens de se protéger. » (2) La sacro-sainte protection de la famille, thème central du discours sécuritaire américain, comme moteur de l’injustice et de l’inégalité économique ? Ce n’est pas tous les jours qu’un « simple » film d’horreur exprime un postulat aussi radical à travers une formule élaborée avec assez de finesse pour se poser également en home invasion tendu et énervé, mais aussi totalement conscient de ses propres contradictions (la fameuse scène où le personnage de Lena Headey éclate le nez d’une de ses voisines avec la crosse de son fusil en hurlant : « Assez de violence pour cette nuit ! »).

I PURGED !
Le succès du film en salles incite la Universal à donner un feu vert immédiat à DeMonaco et Jason Blum, son producteur, pour un second volet qui sortira un an plus tard. Cette fois, l’action se passe dans les rues, alors qu’un homme (Frank Grillo) décidé à venger la mort de son fils se trouve impliqué dans un affrontement entre gangs vénaux, unités paramilitaires aux ordres du gouvernement et résistants armés. « Ma plus grande peur actuellement a trait aux armes à feu, et ce second film est né de cette peur » explique le réalisateur. « Mon cynisme vient de ce que je vois lorsque je regarde les infos. Et cela me terrifie : j’ai peur pour ma fille, j’ai peur pour moi, et j’ai peur pour mon pays. » (3) Ce second volet ne s’embarrasse d’aucune subtilité pour avancer son argumentaire, et énonce littéralement que le pouvoir en place maintient volontairement un climat de peur et de tension pour favoriser la vente d’armes et de systèmes de sécurité, tout en incitant les populations les plus démunies à s’entretuer, histoire de nettoyer la racaille. DeMonaco imagine même des escadrons de la mort commandités par les « Nouveaux Pères Fondateurs » (le parti réactionnaire au pouvoir), chargés pendant la Purge d’éliminer des quidams issus des minorités pour accélérer un processus trop lent au goût des dirigeants ! De la pure fiction spéculative, qui pousse à fond les curseurs pour mieux parler des enjeux du monde réel, dans le plus pur style d’un John Carpenter (New York 1997 et Invasion Los Angeles ne sont jamais loin).
Fort logiquement, le troisième American Nightmare, sous-titrés Élections, montrera comment les Nouveaux Pères Fondateurs profitent de la Purge pour lancer des tueurs aux trousses de Charlene Roan (Elizabeth Mitchell), une femme politique opposée à leurs agissements et favorite dans la course à la Maison-Blanche. Sergeant (Frank Grillo), le héros du précédent opus devenu garde du corps de Roan, va tout faire pour la protéger… Là encore, un pitch culotté mais surtout prophétique, alors que les primaires américaines semblent annoncer un duel Trump/Clinton où la bassesse des coups échangés risque de faire passer la future primaire de nos Républicains à nous pour une chamaillerie de cour d’école. Bien sûr, la réalité est plus complexe (attention à ne pas voir dans Roan l’alter ego de Hilary Clinton, puisque le discours et les convictions de la première la rapprochent bien plus d’un Bernie Sanders), mais le fait est que James DeMonaco semble bénéficier d’une marge de manoeuvre quasi infinie et prend un malin plaisir depuis 2013 à tendre à ses concitoyens un miroir à peine déformant et en quasi-temps réel. Son secret ? Il est simple comme bonjour : ne pas trop dépenser d’argent, et en rapporter beaucoup ! Alimenter les caisses du grand capital pour gagner le droit de le critiquer ? Only in Hollywood !

THE TOWERING INFERNO 
Le fait est que si les American Nightmare semblent honorer la vénérable tradition du cinéma d’horreur américain conçu comme une allégorie des vraies horreurs américaines, la franchise est en réalité l’arbre qui cache… l’absence de forêt ! Enfin presque. En se penchant sur la production fantastico-horrifique US depuis l’année 2001, date où les événements du 11 septembre ont radicalement modifié le climat sociopolitique du pays (voire du monde entier) et marqué le début d’une ère malheureusement propice à l’autocritique, on peut constater que les grands ou petits films de genre ayant réellement marqué les esprits pour leur contenu contestataire ne sont pas légion (alors qu’à l’inverse, certaines péloches très conservatrices comme les Twilight ont connu un succès sans précédent). Quelques titres s’imposent, bien sûr, mais on est loin de la radicalité cinématographique provoquée en son temps par la guerre du Vietnam, qui aura accouché d’oeuvres qui ont marqué à jamais l’Histoire du 7e Art. Mais ne brûlons pas les étapes. Car il aura d’abord fallu que l’Amérique encaisse le 11 septembre, l’assimile pour accepter d’en parler à travers son entertainment et d’analyser ses causes et conséquences. Si l’on se rappelle que le premier réflexe de Hollywood fut d’effacer les représentations des Twin Towers dans quelques productions (notamment un fameux trailer du premier Spider-Man de Sam Raimi), on comprend pourquoi le processus a pris un certain temps. En l’occurrence, le fantastique attendra 2004 et Le Village de M. Night Shyamalan pour aborder la question. En imaginant un endroit hors du temps dont les habitants se replient sur des traditions séculaires pour fuir le réel et que ses dirigeants contrôlent par la peur au moyen d’un monstre fictif, le réalisateur de Signes livre un film dont le seul est unique sujet est le 11 septembre et l’effet sur le pays de la politique de l’administration Bush. Une évidence qui n’aura pourtant été quasiment jamais détectée par les critiques de l’époque, qui préfèreront se défouler sur l’aspect déceptif du film. À croire que la plaie était encore trop sensible… Ce genre de choses n’a jamais dérangé George Romero qui, fidèle à son statut de maverick du gore toujours prêt envoyer ses zombies à l’assaut d’une Amérique à la dérive, tire à boulets rouges sur celle de George W. Bush avec Land of the Dead – le territoire des morts (2005) en imaginant une caste de privilégiés réfugiée dans une tour assiégée par des morts-vivants traités comme des esclaves. La parabole est limpide. Et le film est accueilli à bras ouverts par la critique et le public (plus de 45 millions de recettes dans le monde), contribuant grandement à l’acceptation par les spectateurs américains d’une appropriation par le cinéma fantastique du 11 septembre comme élément à la fois narratif et thématique. Ce que confirme la même année Steven Spielberg avec sa nouvelle Guerre des mondes, où le cinéaste renonce totalement à l’émerveillement humaniste qui habitait ses Rencontres du troisième type et E.T l’extra-terrestre pour mettre en scène une invasion traumatique et destructrice qui ne fera que révéler une Amérique engoncée dans son individualisme, sa fièvre bigote et ses inégalités sociales… tout comme l’a fait le 11 septembre. D’autres s’engouffreront dans la brèche en jouant plus ou moins la carte de la parabole. En 2006, le minuscule Mulberry Street de Jim Mickle préfère l’approche directe en imaginant une « nuit des rats-vivants » (des rongeurs mutants transforment ceux qu’ils mordent en rats humains enragés) située en plein Manhattan post-Ground Zero, et dont les héros sont les laissés-pour-compte de l’Amérique républicaine du début des années 2000. À l’opposé, Frank Darabont adapte une nouvelle visionnaire de Stephen King (publiée en 1984) avec The Mist (2007), où des Américains moyens se retrouvent enfermés dans un supermarché alors qu’une brume peuplée de monstres a envahi les rues. Dans ce décor symbolique du capitalisme (rappelons que peu de temps après le 11 septembre, George W. Bush encouragea ses concitoyens à faire du shopping pour montrer qu’ils n’avaient pas peur des terroristes…) vont se cristalliser tous les réflexes communautaires et religieux qu’a exacerbés le président américain suite aux attentats. Face à une menace extérieure, c’est bien de l’intérieur que le vrai Mal surgira, jusqu’à une conclusion d’un pessimisme dévastateur. Mais c’est l’année suivante que sortira LE film qui aura définitivement décomplexé l’emploi d’une imagerie « 11-septembrienne » en la dédramatisant via un récit de pur entertainment : Cloverfield de Matt Reeves, produit par un J.J. Abrams très conscient des mécanismes de son bébé d’après cette déclaration issue du dossier de presse américain du long-métrage : « Nous vivons une période empreinte de peur. Créer un film qui traite de quelque chose d’aussi extravagant qu’une créature gigantesque qui attaque votre ville permet aux gens d’expérimenter et d’assimiler cette peur de façon incroyablement divertissante, et aussi extraordinairement saine. » Qu’on juge Cloverfield comme une entreprise opportuniste ou une catharsis efficace ne change rien au fait que le long-métrage a, dans l’ensemble, été accueilli avec enthousiasme alors même qu’il emploie une imagerie spectaculairement évocatrice des images traumatisantes du 11 septembre.

DON’T TALK TO STRANGERS
Ce processus d’assimilation du choc du 11 septembre et de ses effets sur la société américaine (repli idéologique, stigmatisation de la population musulmane, guerres d’Afghanistan et d’Irak) amènera progressivement le cinéma horrifique américain à revenir à ses vieilles recettes contestataires après des années de néo-slashers inoffensifs. Quelles vieilles recettes ? Il faut opérer un rapide et forcément schématique retour en arrière pour les mettre en lumière : à sa naissance en 1920/30, le cinéma horrifique américain ne met en scène que des menaces et monstres extérieurs à ses frontières. L’abject est ailleurs, mais surtout pas sur les terres états-uniennes. D’où un attrait pour le folklore européen et ses figures de légende (Dracula, le monstre de Frankenstein…). Puis les menaces communistes et nucléaires qui jettent un voile de paranoïa sur le pays changent la donne : cette fois, on imagine un ennemi intérieur et des paraboles dénonçant le potentiel envahisseur ainsi que les dérives sécuritaires du gouvernement US. Vient l’époque du Vietnam, de la lutte pour les droits civiques et de l’assassinat de JFK, qui génèrent des oeuvres influencées par les images de guerre et qui pointent du doigt l’Amérique elle-même comme fossoyeuse de sa propre jeunesse. Le cinéma horrifique post 9/11 aura recours à des stratagèmes identiques. Eli Roth sera notamment un grand pourvoyeur d’horreur « extérieure », même si son but ne sera pas de faire croire que rien d’horrible ne se passe en Amérique, mais plutôt de démontrer que les Américains emportent à l’étranger l’horreur de leur vision du monde. Avec Hostel (2005), Roth achève non seulement de populariser le genre du « torture porn » né l’année précédente avec Saw (nous y reviendrons), mais il inverse aussi quelques conventions du genre. En effet, ses jeunes Yankees queutards visitent l’Europe de l’Est avec l’intention de traiter la gente féminine locale comme des morceaux de viande tout juste bons à assouvir leurs fantasmes néo-colonialistes de mâles américains dominateurs… avant de devenir eux-mêmes des morceaux de viande livrés aux pulsions meurtrières de riches Américains sadiques prêts à payer des fortunes pour torturer du quidam. L’arrogance de l’impérialisme et la monstruosité du capitalisme s’affichent dans un film n’échappant pas à certains paradoxes, puisque si, selon l’aveu de Roth, les tortures qu’il met en scène sont le reflet de celles infligées à Guantanamo et Abou Ghraib par l’armée américaine, elles s’inscrivent dans un cadre volontairement bis dans ses références et sa représentation. Éternel paradoxe du cinéma d’exploitation. Roth enfoncera le clou dans Hostel – chapitre II en 2007, mais en affinant sa mise en scène de l’horreur, avec notamment une vraie réflexion dans le choix de montrer ou non certains actes de violence. Entretemps, dans Paradise Lost de John Stockwell (2006), des backpackers américains et anglais en goguette au Brésil sont traqués par un médecin local ulcéré par le capitalisme nord-américain, et qui se met en tête de prélever les organes des touristes pour permettre aux pauvres de son pays d’avoir accès rapidement et à moindre coût à des transplantations d’urgence. En 2014, le très raté Out of the Dark de Lluís Quílez reprendra à son compte l’exportation des méfaits du capitalisme yankee en Amérique du Sud. Et c’est Eli Roth lui-même qui viendra boucler la boucle avec son Green Inferno, réalisé en 2013 mais sorti en 2015, où l’Amérique du Sud est cette fois le théâtre d’une fable cruelle où des pseudo militants américains obsédés par leur image de sauveurs du monde se font goulûment gober par une tribu cannibale finalement bien plus civilisée que ses mets humains. Enfin, presque…


DYING IN AMERICA
Le versant « intérieur » du cinéma horrifique américain sera bien plus prolifique que le versant « extérieur » que nous venons d’évoquer. Des dizaines de péloches martèleront le constat que si le gouvernement Bush se considère en guerre avec un ennemi extérieur opposé au mode de vie « exemplaire » de la patrie de l’oncle Sam, la vraie horreur se situe à l’intérieur des frontières américaines. Impossible de toutes les citer, mais penchons-nous sur quelques cas. Canonisé pour avoir dès 1974 illustré la façon dont l’Amérique produit des monstres capables de dévorer sa propre jeunesse avec Massacre à la tronçonneuse, Tobe Hooper remet le couvert en 2005 avec un Mortuary qui développe une idée très similaire. En remakant en 2006 La Colline a des yeux de Wes Craven, le Frenchie Alexandre Aja confronte dans le désert du Nouveau-Mexique une famille modèle à des monstres 200 % américains puisqu’issus des essais nucléaires menés sur place par le gouvernement. Encore plus ouvertement politisée (mais aussi bien moins réussie), la séquelle réalisée l’année suivante par Martin Weisz confronte des troufions de la garde nationale à ces mêmes mutants, reflétant ainsi la guerre d’Irak et l’envoi en territoire hostile de jeunes soldats US face à des belligérants potentiellement créés par la politique extérieure américaine. De son côté, l’Autrichien Michael Haneke profite en 2007 du climat délétère de l’Amérique bushienne pour remaker au plan près son Funny Games US afin d’adresser directement son discours sur la violence de la culture populaire moderne au pays qui en produit le plus… et en consomme le plus, surtout à une époque où l’idéologie belliqueuse des dirigeants se drape dans des idéaux factices véhiculés par une intense propagande médiatique. Quant à Lucky McKee, il s’associe en 2011 à l’auteur Jack Ketchum à l’occasion de The Woman, où une famille bien sous tous rapports séquestre une sauvageonne et la viole/torture avec la même intime conviction de supériorité que celle affichée par les soldats de Guantanamo et Abou Ghraib.



FIRE AT WILL
Quelques représentants du genre home invasion viendront moquer l’hypocrisie de la bourgeoisie (You’re Next d’Adam Wingard, 2011) ou mettre en évidence la vacuité de la lutte des classes lorsqu’elle n’est véhiculée que par un fantasme capitaliste (In Their Skin/Replicas de Jeremy Power Regimbal, 2012). Une poignée de films aborderont, par des moyens plus ou moins détournés, la paranoïa induite par le Patriot Act qui donna les pleins pouvoirs aux services de renseignements US, capables d’espionner n’importe quel citoyen. L’emploi de caméras ou de dispositifs de surveillance comme moyens de tromperie ou de coercition seront ainsi au coeur de Hostel et Hostel – chapitre II, mais aussi de Captivity (Roland Joffé, 2007), Motel (Nimród Antal, 2007), Diary of the Dead (George Romero, 2007), Open Windows (Nacho Vigalondo, 2014) ou encore Unfriended (Levan Gabriadze, 2014). Certains cinéastes, sans faire directement référence à des événements (géo)politiques précis, dresseront des portraits sans fard d’Américains moyens engoncés dans leur mal-être et/ou leur égoïsme, produits d’une société sclérosée où l’individualisme, la violence et l’appât du gain deviennent la norme. Citons Stuart Gordon avec ses excellents King of the Ants (2003), Edmond (2005) et Stuck – instinct de survie (2007), E.L. Katz avec le décapant Cheap Thrills (2013) et plus récemment Eli Roth (encore lui) avec Knock Knock (2015). D’autres encore choisissent d’illustrer les dérives communautaristes et idéologiques qui débouchent invariablement sur un bain de sang (Kevin Smith en 2011 avec Red State, Jeremy Saulnier avec Green Room, chroniqué dans ce numéro). Certains, enfin, choisissent d’investir une disruption sociétale pour appuyer les dérives du système capitaliste : c’est le cas de Sam Raimi avec le frénétique Jusqu’en enfer (2009), où le metteur en scène d’Evil Dead évoque la crise des subprimes (en 2014, Lost River de Ryan Gosling viendra chasser sur les mêmes terres thématiques dans un genre toutefois bien différent). Le cas aussi de Barry Levinson qui, dans The Bay, traite d’une catastrophe écologique causée par la cupidité et illustrée via un found footage tendu et cradingue.


REDNECK REDEMPTION
Outre les mutants, zombies ou autres psychopathes, il existe une entité qui, aux États-Unis, symbolise plus que toute autre la frontière intérieure au territoire US qui sépare la civilisation de la sauvagerie : le redneck, ou hillbilly, habitant des contrées reculées du sud du continent nord-américain. Une figure d’apparence simpliste mais qu’une petite poignée de cinéaste a réinvestie pour lui donner un rayonnement plus complexe. En 2003, Rob Zombie passe derrière la caméra avec La Maison des 1000 morts et fait de sa famille Firefly plus que des ploucs meurtriers : par leur refus forcené d’un mode de vie dominant et dominé par le capitalisme et le conformisme, ils affirment leur droit à la différence, même si celle-ci va à l’encontre des codes sociétaux communément admis. Zombie renforcera sa dialectique avec son chef-d’oeuvre, The Devil’s Rejects (2005), suite de l’épopée sanglante des Firefly qui se terminera dans un massacre élégiaque au son du mythique Freebird de Lynyrd Skynyrd. Le constat est sans appel : l’Amérique moderne encourage la monstruosité si celle-ci est justifiée par la loi (le personnage du shérif psychopathe incarné par William Forsythe), mais condamne celle qui n’entend se soumettre à aucune de ces mêmes lois. Cinq ans plus tard, Eli Craig réhabilite la figure du redneck avec le très drôle Tucker & Dale fightent le mal, où deux naïfs et sympathiques hillbillies sont pourchassés par des ados venus de la ville, qui sont persuadés que les deux ploucs en veulent à leur peau… Absence de communication et préjugés entretiennent la mésentente entre deux « castes » qui partagent pourtant le même territoire, les mêmes lois, et surtout le même sang.

SAW WHAT ?
Après ce tour d’horizon forcément incomplet, impossible de ne pas finir en abordant LE phénomène horrifique US des années 2000 : l’aussi conspuée que populaire saga Saw, initiée en en 2004 par le duo James Wan/Leigh Whannell. Un cas assez fascinant de mutation narrative et idéologique quasiment incontrôlée induite par un succès inattendu, qui verra la franchise forcée de s’inventer une mythologie quasiment au jour le jour (six séquelles seront produites de façon métronomique jusqu’en 2010). Comme l’ont fort justement noté Pascal Françaix dans l’essai Torture Porn, l’horreur postmoderne (Rouge profond, 2016 – cf rubrique Sang d’encre de ce numéro) et Matt Hills dans l’ouvrage collectif Horror After 9/11 (University of Texas Press, 2012), les Saw font s’entrechoquer des thématiques contradictoires dans une absence totale de cohérence, qui pousse la saga tantôt sur les rives de l’anticapitalisme féroce, tantôt sur celles du moralisme éhonté. Les dispositifs meurtriers imaginés par Jigsaw sont, selon ce dernier, conçus pour mettre les victimes face à leur vraie nature et les pousser à prendre conscience de la valeur de la vie. Sinon… ils meurent. Le tueur agit donc selon les codes d’un étrange humanisme barbare, quand il n’est pas en croisade contre le gouvernement et les compagnies d’assurance privées qui l’ont empêché de soigner sa maladie. Parmi ses proies, on trouve de tout : des promoteurs immobiliers sans scrupules, des junkies… Jigsaw et ses disciples s’attaquent donc à tout ce que l’Amérique moderne compte d’exemples de compromission, d’égoïsme, de cupidité ou d’amoralité. Ce faisant, comme l’explique Matt Hills, ils deviennent l’incarnation du gouvernement Bush, qui justifiait la torture par des arguments moraux, tout en revêtant les oripeaux d’un terroriste qui frappe les citoyens d’un pays qu’il juge décadent ! Pouvait-on rêver meilleur symbole que les Saw pour personnifier les contradictions d’un cinéma horrifique américain partagé entre des velléités contestataires et des visées pécuniaires, tiraillé entre l’envie de flatter les bas instincts du chaland par des images « irresponsables » tout en le responsabilisant par un discours plus ou moins politisé ? Mais s’il est certes incontestable que l’aspect contre-culturel des films d’horreur s’est dilué dans l’immensité d’une sphère médiatique rendue folle par de multiples mutations financières, technologiques et morales, s’éloignant ainsi de la pureté du cri primal du cinéma choc des années 70, le genre continue bon gré mal gré à élever une voix discordante et à pointer un doigt ensanglanté pour désigner une Amérique malade et lui crier à la gueule : « FUCK YOU ! ».

(1) et (2) Interview sur bloody-disgusting.com.
(2) Interview sur le site denofgeek.com.

 

Laurent Duroche

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