BLIND SUN de Joyce A. Nashawati
04/04/2016

BLIND SUN de Joyce A. Nashawati

Blind Sun

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HISTOIRE D’EAU

Cet essai français de fantastique écolo a laissé la rédaction partagée. Mais il mérite d’être vu, ne serait-ce que parce que les moments qu’on craignait de voir ratés sont les plus réussis. Hélas, l’inverse est vrai aussi.

Après quelques courts-métrages remarqués (tel La Morsure, Grand Prix à Gérardmer en 2010), Joyce A. Nashawati poursuit dans son premier long une approche mêlant fantastique allusif et discours social en sourdine. Celui-ci tombe carrément à pic dans Blind Sun, qui évoque tout à la fois le réchauffement climatique, les réfugiés du Moyen-Orient et la crise financière grecque. Au pays d’Homère, un jeune homme au nom arabe (Ziad Bakri) est engagé pour garder la villa d’un couple de Français fortunés en leur absence, mais il y est dérangé par un inconnu insaisissable, ou plutôt une ombre apparaissant ponctuellement dans la baraque. Par ailleurs, la canicule et les incendies de forêt font rage, si bien que toute la Grèce semble mise en coupe réglée par une multinationale vendant à prix d’or une eau potable devenue denrée précieuse… Ce dernier aspect reste toutefois assez abstrait : il n’y a qu’à voir la distribution publique de flotte, où les préposés au camion-citerne ne se soucient guère d’économiser la moindre goutte. Du coup, la question posée par le film réside surtout dans le fait de savoir ce qui est ennuyeux ou pas, dans ce genre de tentative située à la croisée de l’insolite et du cinéma d’auteur. La réponse est plutôt étonnante.
Car s’il existe un cliché dans le fantastique, ce sont sûrement ces figures secondaires qui regardent d’un air impassible un héros aux prises avec le surnaturel, comme si le monde entier s’était ligué pour renforcer sa solitude et le mener à sa perte. On retrouve ici l’inévitable plan où une vioque jette un coup d’oeil méfiant derrière les carreaux de sa fenêtre, mais le plus grave est que ce détail s’étend à l’ensemble du film. Malgré l’option réaliste d’un dialogue parlant tour à tour grec, français et anglais pour respecter les langues des personnages, ces derniers constituent en effet le gros point faible de Blind Sun en termes d’écriture. Tous s’avèrent unidimensionnels et antipathiques, étant branchés sur la même expression de morgue hostile… ou simplement indifférente, dans le cas de la jolie archéologue. Cela nous vaut certaines facilités scénaristiques (les diverses apparitions du flic raciste aux lunettes noires), voire des scènes crispantes : mention spéciale au vendeur d’épicerie qui calcule à peine son client, ayant les yeux rivés sur un porno lesbien ! Et surtout, les différentes rencontres effectuées par notre sans-papier engendrent ainsi une pénible impression de monotonie.
En revanche, les moments où il est seul – ou seul avec son « ombre » – sont indéniablement réussis, à tel point qu’on a le sentiment que, par un curieux paradoxe, Blind Sun aurait été bien plus trépidant s’il avait été tout entier resserré sur le désoeuvrement du protagoniste principal. Là, le basculement dans un monde de folie joue à plein, d’autant qu’il inverse les connotations habituelles : les hallucinations (?) ne sont pas causées par les sortilèges de la nuit, mais au contraire par un soleil écrasant qui éblouit et plonge dans une torpeur suscitant d’étranges visions. Celles-ci s’appuient en outre sur de jolies rimes visuelles, du masque antique mis au jour par des fouilles archéologiques, qui connaîtra d’autres avatars à l’intérieur de la maison, à la présence obsédante de l’eau et du feu, qui finiront par prendre une nouvelle signification. Au sein de Blind Sun, il existe ainsi un second film plus souterrain, serpentant jusqu’à des dernières minutes assez géniales, qui parviennent à préserver le mystère (le héros ne cherche même pas à distinguer le visage de son alter ego maléfique) tout en rendant concret ce qui relevait de l’impalpable. Et on quitte la salle sur cette bonne impression finale, donnant envie de voir les prochains travaux de Joyce A. Nashawati.

Gilles ESPOSITO 


INTERVIEW JOYCE A. NASHAWATI 
RÉALISATEUR ET SCÉNARISTE 

Plus près du soleil 

Après s’être fait la main sur un trio de courts-métrages singuliers, Joyce A. Nashawati se lance dans l’aventure du long avec l’étouffant BLIND SUN. Une virée qu’elle a souhaitée la plus sensitive possible, notamment en mettant à profit la nature photogénique des côtes grecques où elle s’est rendue pour le tournage de cette « histoire d’eau ». 

Peux-tu me parler de tes courts-métrages et m’expliquer en quoi ils ont été importants dans ta carrière de jeune cinéaste ? 

Ils ont été très importants. Ça peut paraître très bête ce que je dis, mais c’est en faisant des films qu’on apprend à faire des films. (rires) Être cinéaste, c’est tourner des films, pas seulement en parler. Je n’ai pas suivi de formation en école de cinéma, je suis allée à la fac. Je suis assez timide, donc le passage à l’acte n’était pas évident au début, même si j’étais vraiment cinéphile. Pas facile de passer de « J’adore le cinéma » à « Je vais faire des films ». De plus, je viens d’un milieu qui n’encourageait pas ce genre de choses. Mes parents avaient immigré à cause d’une guerre et ce n’était donc pas évident de dire : « Je veux faire l’artiste. ». Du coup, les choses ont pris un peu de temps. À la fac, je suis allée jusqu’à la thèse et il ne me restait plus comme option qu’à devenir prof. J’ai donc fait des stages sur des tournages pour voir comment ça se passait, et ç’a été le déclic ! Beaucoup de gens que je rencontrais me disaient : « Si t’aimes le cinéma, vas-y, essaie. ». Alors j’ai bossé sur une pub qui m’a permis de mettre des sous de côté et je suis allée en Grèce avec deux pages de scénario pour y tourner un truc autoproduit dans mon coin, avec mes potes. J’ai trouvé le processus génial et tout est parti de là. Le premier court a servi à confirmer cette envie de me confronter à l’épreuve de la conception d’un film, le second était un peu plus compliqué et le troisième encore un peu plus. Leur point commun avec Blind Sun ? Une vraie continuité, surtout au niveau de l’ambiance, même si j’en profite à chaque fois pour la développer. 

Comment s’est passée l’écriture de Blind Sun ? Quand as-tu senti que tu tenais un sujet pour ton premier long ? 

Ça m’a pris énormément de temps à écrire, car j’apprenais en travaillant. Le scénario a beaucoup changé, ce qui est le propre de l’écriture. Après, il faut savoir s’arrêter grâce à l’arrivée d’un élément extérieur. 

C’est facile de rester dans sa bulle à réécrire sans cesse pendant des années…

Oui, si tu restes dans ton coin à chercher la perfection, ça peut être interminable, parce que rien n’est jamais parfait. Ce qui compte, c’est la confrontation avec autrui et l’encadrement du projet. 

L’aspect visuel de Blind Sun étant important, le scénario était-il très détaillé ?

Au niveau de la forme, je n’ai pas annoté le type de plans dans le scénario, mais j’ai essayé d’induire le type d’images que je souhaitais par la mise en forme. C’était très détaillé, car il fallait que le lecteur ressente les sensations que je voulais transmettre. 

Parle-moi de ton chef-opérateur, Giorgos Arvanitis. Il a une carrière très intéressante puisqu’on le retrouve au générique de certains Catherine Breillat ou du Rimbaud Verlaine d’Agnieszka Holland.

On me l’a présenté parce qu’il avait une expérience phénoménale, et étant franco-grec, il nous permettait de travailler efficacement, notamment vis-à-vis de tout ce qui touche à la coproduction. Il sait s’adapter au récit et, ce qui était super pour moi, il travaille très vite, avec peu de matériel. Nous avons testé pas mal de caméras numériques à cause des hautes lumières du film et il a été très à l’aise avec tout ça. Son expérience a été primordiale, car il avait les bons réflexes, ce qu’un réalisateur novice n’a pas forcément. 

On aurait pu s’attendre à ce que tu fasses appel à un jeune chef-opérateur à la mode, quelqu’un qui a baigné depuis toujours dans le numérique.

Il m’a montré un film qu’il a fait à Athènes en 2004, Signs & Wonders. C’était avant l’arrivée de la HD. Ils ont tourné ça en DV et pourtant, l’image est magnifique. Tout ce qu’il a fait en pellicule est super, mais c’est celui-là qui m’a convaincue. Il a tourné des trucs naturalistes, mais aussi des choses très esthétisantes, et en voyant Signs & Wonders, j’ai su qu’il saurait utiliser n’importe quelle caméra et la dompter pour faire une belle image. Du côté des optiques, nous avons utilisé de vieux objectifs russes qui ont permis d’ajouter de la texture à l’image. 

C’est drôle de voir que maintenant que le numérique domine l’industrie, beaucoup cherchent des astuces pour rendre l’image moins « parfaite » ou plus proche du 35 mm…

Pour les extérieurs, nous avons souvent sorti un zoom Lomo qui adoucissait le rendu des images lorsque le soleil frappait fort. Le défaut du numérique, c’est sa précision. C’est surpiqué… Comment peut-on créer du mystère avec ça ? (rires) Il faut tricher et tourner certains plans larges de manière floue. J’aime que l’image soit un peu molle, que l’on remarque plus les couleurs que le détail des boutons sur la peau de l’acteur.

Aussi réussi soit-il visuellement, Blind Sun contient également un sous-texte politique d’autant plus intéressant que tu ne forces pas le trait…

Le film devait bénéficier d’un tel contexte, car il était impossible pour moi de tourner en Grèce sans penser à la situation dans laquelle se trouve le pays. Mais je suis mal à l’aise quand on me parle politique car je ne cherche pas à faire passer de message.

En France, on aime bien les cinéastes à message…

On peut me prendre pour une idiote quand je dis ça, car je pourrais broder et dire : « Oui, mon film dit ça et puis ça… ». Mais si on veut faire passer un vrai message, il ne faut pas faire ce genre de films. Si je voulais vraiment rendre compte de la situation en Grèce, je ne ferais pas du cinéma, je m’inscrirais dans une association pour aller sur place. Ou alors je ferais un documentaire… L’univers de la fiction est quelque chose de tellement tourné vers l’émotion et la sensation que ce serait prétentieux de dire que Blind Sun est un film politique. 

Tu t’autorises pas mal de petites touches décalées. Je pense notamment à ce patron de supérette qui regarde un porno sur sa télé pendant qu’il travaille. C’est d’ailleurs une scène qui a marqué les journalistes de Variety puisqu’ils t’en ont parlé lors de leur interview en te demandant si c’était de la pure provocation…

C’était surtout pour dire qu’il communique sans vraiment communiquer. C’est comme un mur entre les deux personnages. Je trouvais ça rigolo. Les gens passent tellement de temps sur Internet que je me suis amusée à imaginer que le porno pouvait devenir quelque chose de banal. C’est un peu comme si on ouvrait le journal pour lire les nouvelles. D’ailleurs, le type est un peu comme ça, il ne se branle pas.

Ton film est volontairement cryptique, tu refuses de trop en dire sur la personnalité du personnage principal.

Je ne voulais pas dévoiler ce qui se passe dans sa tête. Il fallait trouver le bon équilibre pour montrer comment ce type perd la boule à cause de choses plutôt anodines. Du moins, anodines pour un film de genre. Car dans un film de genre, le flic qui l’arrête pourrait lui tirer dessus, aller très loin. Ici, il se contente d’un petit geste qui agit comme une graine plantée dans la tête du héros avant qu’il ne vacille pour de bon. Je devais rester sur une note assez sobre vis-à-vis de la violence du monde extérieur afin de laisser de la place aux ombres… 

Propos recueillis par Jean-Baptiste HERMENT (Merci à Sophie BATAILLE)

 

MAD Team