GREEN ROOM de Jeremy Saulnier
04/04/2016

GREEN ROOM de Jeremy Saulnier

Green Room

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PUNK ROCK HOLOCAUST

Révélé en 2014 par BLUE RUIN, Jeremy Saulnier revient en force avec un survival sanglant où des punks affrontent des néo-nazis dans une salle de concert transformée en forteresse noire. Gore’n’roll les amis !


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reen Room. Une bête de festivals réputée pour avoir sévèrement indisposé quelques âmes sensibles par ses accès de violence. Et on connaît la chanson : trop souvent, ce genre de buzz augure de sévères déceptions. Qu’on se rassure, le film est une vraie série B brute de décoffrage, hargneuse et rock’n’roll dans la moindre de ses pulsations. Jeremy Saulnier nous colle ici aux Doc Martens des ados de Ain’t Rights, un groupe de punk rock qui galère pour trouver des salles où jouer et qui accepte bon gré mal gré de donner un concert dans un bar redneck crasseux de la banlieue de Portland, Oregon. Mais l’endroit n’est pas seulement sordide : c’est aussi le repaire d’une bande de néo-nazis qui apprécient d’autant plus modérément la prestation du groupe que le chanteur entonne sur scène Nazi Punks Fuck Off des Dead Kennedys, sans provoquer toutefois de réaction trop excessive. Ces skins seraient-ils tolérants et civilisés ? Mieux, auraient-ils le sens de l’humour et de l’autodérision ? Pas vraiment. En effet, une fois revenu dans les coulisses, le groupe est témoin d’une mise à mort qui fait d’eux des témoins gênants à éliminer coûte que coûte. L’arrivée sur place du patron des lieux va accélérer le processus d’élimination, tandis que les Ain’t Rights, enfermés dans une pièce sans fenêtre (la fameuse « green room », sorte de salle d’attente pour les artistes entre les coulisses et la scène), se demandent s’ils doivent tenter de fuir ou se rendre à un ennemi qui fait mine de négocier en leur promettant la vie sauve… Passée une mise en place un peu laborieuse mais nécessaire visant à caractériser chacun des membres du groupe, Saulnier prend le spectateur par surprise en le plongeant dans la réalité poisseuse d’une violence dégueulasse car totalement crédible. Ses personnages sont à la même enseigne et ne se comportent pas de façon héroïque ou sadique : leurs actions et leurs réactions ne sont motivées que par l’instinct de survie, d’un côté comme de l’autre. À ce titre, Saulnier aurait très bien pu faire des néo-nazis des tarés psychopathes. Ce n’est pas le cas : en plus de les dépeindre comme des types certes peu fréquentables mais pas particulièrement ravis de devoir abattre des gosses qui étaient au mauvais endroit au mauvais moment, le cinéaste se livre à une étude très poussée du rapport de domination/soumission qui s’est établi entre le chef du gang et ses sbires, le mettant en parallèle avec les luttes intestines qui agitent les Ain’t Rights. Le rythme du récit s’en trouve parfois un peu déséquilibré (Saulnier semble bien plus intéressé par les bad guys que par leurs otages), mais il démontre un refus de la facilité assez rare dans ce type de production. Au sein d’un cinéma de genre trop souvent sclérosé par la bêtise de ceux qui le font, Saulnier ferait presque figure d’alien : de toute évidence, le type est intelligent, comme le prouve sa gestion très adroite de l’ellipse dans un récit qui se déroule presque en temps réel et en vase clos, même si le dernier acte s’affranchit de cette unité de lieu avec une égale maîtrise de l’espace.
Car la grande idée de Green Room n’est pas d’opérer une simple – mais réjouissante – relecture d’Assaut en en dupliquant habilement la gestion topographique resserrée et la sécheresse psychologique très seventies. La surprise scénaristique tient en effet à la place réservée à un « personnage » inattendu : le chien. C’est à travers cet animal que le film s’emploie à replacer la notion d’humanité que les personnages explosent au shotgun ou découpent à la machette au cours de leur affrontement aveugle. Le chien, donc, qu’on nous présente d’abord comme une arme à manipuler avec précaution (cf. le personnage du dresseur), se révèle être l’unique point d’ancrage moral positif du film, car fidèle, non-idéologique et doué d’une compassion qui le pousse à aimer avant de tuer (il témoigne d’ailleurs d’un ultime signe d’affection au « méchant » qui l’a envoyé au combat, ignorant au passage ses « cibles » prêtes à se défendre – probablement l’une des plus belles scènes du film). Quant aux Ain’t Rights, si l’épreuve qu’ils traversent les fait logiquement grandir, elle ne fait pas d’eux des hommes pour autant mais façonne les adultes probablement convalescents qu’ils deviendront. De la même manière, leurs assaillants n’en sortent pas tous indemnes d’un point de vue psychologique : que ce soit dans sa chair ou dans son âme, personne n’est donc épargné dans Green Room, et Saulnier ne lésine jamais sur le gore quand un personnage trépasse ou se fait mutiler. Cette réaffirmation de la violence comme une vraie donnée dramaturgique fait du film de Saulnier une oeuvre anti-pop car débarrassée de toute distance commentatrice ou cyniquement postmoderne (même si le film déroule clairement ses références). Nous sommes bel et bien face à un drame horrifique qui aurait très bien pu se produire dans n’importe laquelle de nos campagnes. Et on en ressort d’ailleurs avec cette question à l’esprit : Green Room n’ayant nécessité qu’un budget très modeste pour assurer sa réussite, pourquoi ne voit-on jamais de films de cette trempe en France alors que l’opération semble tout à fait envisageable d’un point de vue financier ? Quoi qu’il en soit, la puissance évocatrice du long-métrage de Saulnier ne serait pas aussi marquante sans les talents conjugués d’un casting de haut vol : entre Macon Blair, déjà remarqué dans Blue Ruin et la toujours craquante Imogen Poots, Patrick Stewart fait froid dans le dos en chef de gang campagnard prénommé Darcy. Un clin d’oeil au héros d’Orgueil et préjugés ? Les actes qu’il commandite dans Green Room pour réduire au silence ses infortunés prisonniers auraient pourtant de quoi faire s’évanouir de terreur les lectrices de Jane Austen !

Cédric DELELÉE



INTERVIEW JEREMY SAULNIER 
RÉALISATEUR ET SCÉNARISTE 

The warrior 

En seulement trois longs-métrages, Jeremy Saulnier s’est forgé une carrière d’autant plus passionnante que le bonhomme ne doit son succès qu’à une farouche volonté de réussir en dépit des obstacles. Le réalisateur de GREEN ROOM revient pour nous sur l’évolution d’une filmographie placée sous le signe de la démerde et de la passion. 

Dans les bonus du DVD de Blue Ruin, vous évoquez l’époque où, enfant, vous tourniez avec vos amis des courts-métrages en tous genres. Avec le recul, comment voyez-vous cette période où vous pouviez assouvir votre passion du cinéma de la manière la plus pure qui soit, sans penser à l’argent ? 

C’était un vrai champ d’expérimentations, à la fois utopique et formateur. C’est ce que je souhaiterais accomplir en tant que cinéaste. Ce serait le paradis. Nous baignions dans un bouillonnement créatif et nous n’avions pas à nous soucier de bosser pour subvenir à nos besoins, ou encore de nous inquiéter pour des autorisations de tournage ou que sais-je encore. Nous faisions juste NOS films. C’était organique. Et il est rare que six ou huit personnes soient sur la même longueur d’onde d’un point de vue créatif. Aucun conflit ni arrière-pensée. Nous n’étions pas dans un état d’esprit « business ». Oui, je repense à cette période avec beaucoup d’affection. 

Avec Murder Party, votre premier long-métrage, vous avez tenté de livrer un film plus professionnel, mais on y sent toujours cet état d’esprit… 

Oui. En cela, Murder Party est une exception, car il sert de pont entre mes années de collège/lycée et mes années professionnelles. Certes, le film n’a pas servi à grand-chose, mais il m’a permis de travailler avec mes amis, de garder un contrôle total et de faire quelques festivals. Mais d’un point de vue business, il ne m’a pas été d’une grande utilité. Ce n’était sans doute pas la meilleure idée pour débuter ma carrière, mais ç’a été une expérience géniale, j’ai passé un excellent moment avec mes potes. Et puis, nous avons vraiment fait le film pour nous. Nous ne pensions pas changer le monde. Je voulais juste faire un long-métrage semi-professionnel, parce que je pensais que si je n’en avais pas shooté un avant mes 30 ans, ma carrière aurait été tuée dans l’oeuf. C’est en m’imposant ce type de deadline que j’ai pu faire Murder Party

Le résultat est très sympa et semble sincère, mais ne pensez-vous pas qu’il pâtit du défaut de nombreux premiers films : une abondance de références qui masquent votre nature de cinéaste ? 

Nous avons galéré pendant des années pour enfin pouvoir faire notre premier long-métrage. Du coup, nous avons utilisé cet aspect en parlant d’un groupe d’artistes et de leurs frustrations créatives, même si je ne voulais pas faire un film sur le tournage d’un film. Nous avons versé dans l’autodérision tout en exprimant des vérités sur nos sentiments, comme les conflits qui ont pu exister au sein de notre groupe. C’était traité de manière hyperbolique, presque gonzo ! (il réfléchit) Euh, j’ai répondu à votre question ?

Plus ou moins. En fait, ce que je voulais dire, c’est que Murder Party reflète moins l’homme que vous semblez être qu’un Blue Ruin, où vous exposez une sensibilité et une voix qui vous sont propres.

Mon court Crabwalk, que j’ai fait quatre ans avant Murder Party, était plus soigné et plus proche de ce que je suis en tant qu’artiste. Le truc, c’est que Murder Party a été tourné avant le boum de la vidéo, alors que mon court a été shooté en 16 mm. J’adorais son look et je croyais que ça allait lancer ma carrière. Crabwalk a eu un succès d’estime dans quelques festivals, mais c’est tout. Je ne misais pas grand-chose sur Murder Party. Je détestais son aspect vidéo. Je savais que mes acteurs n’étaient pas les meilleurs du monde, mais je voulais essayer de capter leur personnalité et leur charisme. Je me suis donc dit que, faute de pouvoir obtenir un résultat digne de mes aspirations, il fallait rendre l’ensemble idiot et divertissant. On voulait s’amuser sans pour autant paraître ridicules, car on tournait en vidéo basse définition et j’étais incapable d’éclairer correctement une scène ! Au final, ç’a été une bonne expérience pour l’équipe, et après le film, j’ai eu quelques contacts avec des agents. J’ai reçu beaucoup de scripts de… comédies horrifiques ! D’un coup, je me suis rendu compte que c’était devenu ma carte de visite. Et ce n’était pas ce que je voulais faire, donc il m’a fallu réfléchir. Six ans plus tard, j’ai réussi à réunir un peu d’argent et j’ai mis à profit mon expérience en tant que chef-op’ pour faire Blue Ruin. Un film que j’ai vraiment conçu comme une nouvelle carte de visite qui me permettrait d’orienter ma carrière dans la direction souhaitée. Pas une comédie horrifique gonzo qui se drape dans l’humour pour se protéger des critiques.

Avant de vous lancer dans Blue Ruin, vous avez tout de même tenté de monter le projet pour un budget avoisinant le million de dollars. Quand vous avez compris qu’on ne vous laisserait pas faire le film pour une telle somme, n’avez-vous pas eu peur d’altérer la qualité du script en revoyant vos ambitions à la baisse ?

Grâce aux progrès technologiques, je me sentais bien plus en confiance en tant qu’artiste et technicien. Je n’ai fait que très peu de compromis en diminuant le budget, car je m’étais protégé : dès l’écriture du script, j’avais pensé Blue Ruin comme un film mettant à profit des éléments auxquels j’avais accès. La plupart des décors étaient gratuits car ils appartenaient à ma famille ou à des amis de ma famille. La voiture bleue appartenait à mes parents et dormait dans leur allée ! Tout était gratuit. Le budget n’aurait servi qu’à payer l’équipe de manière décente. Faute de pouvoir les payer correctement, je me suis dit que plutôt que de demander de l’aide à mes amis du milieu, mieux valait m’adresser à des gens qui n’avaient jamais fait de film. En acceptant ma proposition, ils pouvaient ainsi engranger de l’expérience et apprendre de mon travail, que celui-ci soit un succès ou un échec. Un échange de bon procédé. Donc, au final, même si j’avais eu un million de dollars, le résultat à l’écran n’aurait pas été très différent. Le fait d’avoir une petite équipe et une petite caméra a constitué un avantage, en fait. Avec un million de dollars, nous aurions peut-être eu plus de problèmes, car avec cet argent en jeu, vous devez rendre des comptes et vous ne bénéficiez pas forcement du final cut. 

Sur les forums spécialisés, on lit souvent qu’il est impossible de tourner un film digne de ce nom avec autre chose qu’une caméra RED ou Alexa. Pourtant, vous avez choisi la Canon C300, à laquelle vous avez ajouté de simples objectifs photo Serie L. Et ça n’empêche pas Blue Ruin d’être l’un des plus beaux films qu’il m’ait été donné de voir récemment.

Le truc, c’est qu’en tant que chef-opérateur, je cherche souvent à utiliser la meilleure caméra, ou la plus grosse. Je suis fan de la Alexa, qui est une caméra numérique fantastique. Mais sur les tournages, je me suis rendu compte que si ces caméras sont formidables, elles sont aussi très lourdes à déplacer. Il faut du temps pour les fixer à une grue ou pour installer tous les accessoires. Après Murder Party, je me suis refusé à tourner en vidéo standard, mais, aujourd’hui, il n’y a plus d’excuse. La C300 propose une qualité Full HD encodée de façon professionnelle, et quand j’ai vu les premiers tests en 720p sur grand écran, le résultat était superbe. Les gens ne regardent pas votre film en comparant deux images issues de deux caméras différentes. Ils regardent le film que vous leur proposez. Si vous réussissez à comprendre le monde que vous filmez, c’est bien plus important que la technologie que vous utilisez. Car selon moi, l’important, c’est le cadrage, le jeu des acteurs, la façon dont vous bougez la caméra… Pas le nombre de pixels. Il n’y a plus de mauvaise caméra aujourd’hui, et la C300 a déjà été remplacée par la C300 Mark II, dont les caractéristiques techniques sont encore meilleures. Pourtant, Blue Ruin ne va pas être remplacé par Blue Ruin Mark II, car ce qui compte, c’est le matériel dont vous disposez au moment où vous vous lancez. D’ailleurs, durant les quatre premiers jours de tournage de Green Room, la C300 me manquait, car j’avais envie d’aller vite et de pouvoir déplacer la caméra à ma guise !

C’est intéressant, car je connais des jeunes comédiens qui attachent beaucoup d’importance au type de caméra utilisé pour jauger le niveau de respectabilité des projets auxquels ils collaborent. Ils s’extasient en disant : « Le chef-op’ avait une RED sur le tournage. ». Comme si ça apportait une certaine légitimité. Pourtant, c’est comme en musique : donnez n’importe quelle guitare à un vrai guitariste et ça ne l’empêchera pas de composer un bon morceau…

Oui. Si vous aviez pu me voir sur le tournage de Blue Ruin, vous auriez trouvé ça pathétique, amateur. J’étais plié en quatre dans une voiture car je ne pouvais pas couper le véhicule pour placer ma caméra. Pour caler les rails de travelling, je me servais de cagettes. N’ayant que dix minutes pour préparer mes plans, je devais me contorsionner pour rentrer dans le véhicule. Mais l’important était ce que je voulais accomplir à l’image. Peu importe la caméra. 

Aussi impressionnant que soit Blue Ruin d’un point de vue visuel, le film ne serait pas si fort sans l’apport de Macon Blair… 

C’est vraiment un chic type, et c’était horrible d’avoir ce gars aussi talentueux et d’être le seul à reconnaître ce talent ! Mais j’ai utilisé cela à mon avantage, de manière égoïste : j’ai pu être celui qui l’a découvert, car je le connaissais depuis 20 ans. Faute de pouvoir le mettre en valeur dans un long-métrage financé de façon professionnelle, nous avons compris qu’il ne tenait qu’à nous de nous lancer. C’est une vraie star en devenir et c’est génial d’avoir pu obtenir de lui une telle performance. Il est également très bon pour les passages plus physiques, chose assez rare, car certains excellents comédiens n’ont pas cette qualité. Il peut faire du drame, de l’action, de la comédie… C’est magique de bosser avec un tel acteur. 

Vous n’avez pas perdu de temps après Blue Ruin et avez vite enchaîné sur Green Room. Pourquoi ce projet plutôt qu’un autre à ce stade de votre carrière ?

J’étais assez parano, car j’ai connu beaucoup d’échecs, donc lorsque vous avez du succès, vous ne voulez surtout pas vous reposer sur vos lauriers ou perdre de temps à lire des scénarios. Je voulais vite enchaîner et l’idée du film me hantait depuis dix ans. Je me suis rendu compte que je ne souhaitais pas attendre pour tourner Green Room parce que je m’adoucis en vieillissant ! Comme il reste encore un peu de méchanceté en moi, je devais le faire sans tarder pour accoucher du film de genre que j’ai toujours voulu voir quand j’étais ado. Un film n’est justifié que si vous savez que personne d’autre que vous ne peut le tourner à ce moment précis, et comme je connaissais cet univers punk rock fait de concerts minables, je me suis demandé pourquoi personne n’avait fait un truc sur une « green room » où un groupe serait enfermé. Il fallait donc que je me dépêche de le réaliser, même si d’aucuns auraient pu penser que ce n’était peut-être pas le « bon » film à faire après Blue Ruin. Les gens fondaient de grands espoirs en moi, mais je voulais m’amuser et surprendre en revenant à mes racines « genresques ». Pas par ambition professionnelle, juste pour satisfaire le public qui a grandi avec les mêmes films que moi. 

Green Room possède une narration très épurée. Vous avez beaucoup de personnages, mais vous ne vous arrêtez jamais pour offrir à l’un d’entre eux une grande scène ou un grand monologue. C’était prévu dès le début ou vous avez coupé des choses au montage pour parvenir à ce résultat ? 

Ça me rend fou quand on peut décrypter un film dès son premier acte et qu’on comprend tout de suite où le scénario veut en venir. J’aime les histoires qui échappent à ça, les trucs un peu expérimentaux. Bien sûr, la trame de Green Room débouche sur une conclusion classique, mais j’espère que la façon d’y parvenir est un tant soit peu novatrice. J’ai toujours eu ce pitch en tête, mais lorsque j’ai écrit les vingt premières pages, je ne savais pas où j’allais. C’est venu très naturellement par la suite, de manière organique. Tout a découlé des actions des personnages, de leur expérience ou leur inexpérience. Je n’ai pas ajouté de conflits à la con juste pour le plaisir de le faire. Quand vous jouez dans un groupe minable sans gagner d’argent, vous le faites par amour de l’art. Vous n’avez pas de fans ni d’égo, donc ça engendre une vraie camaraderie. Et chez les antagonistes, c’est pareil. Ils ne veulent pas en arriver là, mais ils doivent le faire. L’intrigue reste réaliste et nous nous sommes refusés à rajouter des scènes d’exposition pour expliquer trop de choses. Du coup, c’était plutôt fun, car je me surprenais en écrivant. 

À titre d’exemple, vous nous épargnez le discours final du méchant en chef ou la critique politique un brin lourdingue. Tout reste suggéré…

Oui et c’est pour ça que, lorsque l’un des personnages s’apprête à faire son grand speech, on le coupe, car il n’y a pas le temps ! C’est un petit clin d’oeil à ce type de cliché. 

Vous avez cédé votre poste de chef-opérateur et vous avez bénéficié d’une « vraie » équipe derrière la caméra. Était-ce agréable ou avez-vous regretté l’esprit plus « run & gun » de Blue Ruin ?

C’était très dur de travailler dans une logique d’industrie, de ne pas avoir un contrôle total. Je ne pense pas être un tyran, mais j’aime contrôler les choses, c’est comme ça que j’ai réussi à retranscrire ma vision par le passé. Bon, sur un tournage syndiqué, on peut faire les choses en toute sécurité, dans les règles de l’art, tout en payant les gens correctement. Mais comme tout projet indépendant, nous avons dû nous battre pour obtenir plus de jours de tournage et respecter notre planning. Personne, au sein de l’équipe de Green Room, n’avait auparavant travaillé sur des budgets excédants les cinq millions. C’était donc une expérience inédite pour tout le monde. Sur Blue Ruin, quand j’avais besoin d’un jour de tournage supplémentaire, je disais : « Bon tant pis, je paye pour une journée de plus. ». Mais sur Green Room, notre énergie était canalisée par une mécanique de tournage industriel et un planning qu’on ne pouvait pas dépasser. J’ai beaucoup appris sur le genre de compromis qu’il faut faire et la manière d’être efficace. Les deux films ont donc été stressants, mais pour des raisons différentes. Sur Blue Ruin, comme j’avais investi mon propre argent, s’il se plantait, je pouvais dire adieu à mes rêves de cinéma. Sur Green Room, je me disais : « Merde, je fais un vrai film et c’est très différent de ce que je pensais ! » (rires) C’était dur mais nécessaire pour mon évolution en tant que cinéaste. Je voulais créer une « oeuvre artistique » sans pour autant exploiter tous ceux qui m’aidaient dans ma tâche. Une sacrée équation ! 

Propos recueillis et traduits par Jean-Baptiste HERMENT 
(Merci à Céline PETIT)




GREEN ROOM 
EN 5 INFLUENCES PAR JEREMY SAULNIER

ASSAUT JOHN CARPENTER. 1976
« Avant d’écrire Green Room, j’avais peur de la comparaison, même si je ne l’avais pas encore vu. Après avoir écrit le scénario, j’ai décidé de le visionner, car je savais qu’on ne pourrait plus m’accuser de lui avoir piqué des trucs ! L’intrigue d’Assaut est tellement épurée qu’il n’y avait rien à voler, de toute façon. J’adore le film, car il possède un vrai esprit grindhouse, il n’essaie pas d’être autre chose qu’un film d’exploitation, ce qui est rafraîchissant. C’est devenu une influence d’un point de vue de la texture, car j’adore l’âpreté des images. »

APOCALYPSE NOW FRANCIS FORD COPPOLA. 1979
« Une autre influence, car le film est d’une ambition folle, et pourtant, le climax est intime, confiné, presque surréaliste… C’est un film deguerre et non d’horreur, mais la fin est si angoissante, si primitive… C’étaitce que je voulaispour Green Room, dégraisser mes personnages et renouer avec cet aspect primitif fait de machettes, de coups de feuet de peintures deguerre. Apocalypse Now est définitivement l’un des plus grands films de tous les temps. »

GÉNÉRATION PERDUE JOEL SCHUMACHER. 1987
« Ce n’est peut-être pas le meilleur exemple, mais, enfant, j’adorais le final de Génération perdue. Un super climax en huis clos où les rôles sont inversés. Je ne sais pas si c’est une influence majeure, mais j’ai vraiment intégré ce sentiment exaltant que j’ai pu ressentir en tant que jeune spectateur qui se réjouissait de cet aspect « gosses contre adultes ». » 

THE THING JOHN CARPENTER. 1982
« J’adore le film, car le décor est passionnant pour un huis clos. Les éléments déchaînés qui empêchent tout échappatoire, tout ce blizzard, et cette créature qui traque les héros… J’aime la dynamique entre les personnages et la tension qui en résulte. »


LES CHIENS DE PAILLE 
SAM PECKINPAH. 1971
« Mon influence majeure. Un exemple fascinantde cinéma dégraissé jusqu’à la moelle. Pas d’intrigue compliquée, juste une trame organique. Un superbe huis closdont le personnage principal est un antihéros. Un élément que j’adore. »

 

MAD Team