ÉVOLUTION de Lucile Hadzihalilovic
04/03/2016

ÉVOLUTION de Lucile Hadzihalilovic

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Onze ans séparent INNOCENCE d’ÉVOLUTION. Onze années durant lesquelles, outre le court-métrage NECTAR, Lucile Hadzihalilovic aura maturé son approche du fantastique, parvenant aujourd’hui à un équilibre accompli entre le fond et la forme, où la poésie surréaliste et horrifique ne se départit jamais d’une ligne narrative concrète qui évite l’écueil trop commun du geste hermétique.

Nous sommes sous l’eau. Le soleil perce les vagues de ses rayons. Le sourd son du ressac emplit nos oreilles. Nous sommes en gestation. Et nous le serons tout au long de l’histoire de Nicolas, garçon d’une dizaine d’années qui, en compagnie de sa mère, vit sur une île isolée dans un dénuement spartiate. Perturbé par la vision d’un enfant mort au fond de la mer, Nicolas commence à douter de la réalité de ce qui l’entoure. Sa mère lui dit qu’il est malade et lui administre une étrange concoction. Elle l’emmène fréquemment dans un étrange et vétuste hôpital où des infirmières lui font des piqures. Sur l’île, d’autres enfants, d’autres mères. Mais pas de père. Aucun homme, nulle part.
Un postulat qui, bien sûr, rappelle l’étrange pensionnat pour jeunes filles d’Innocence. Ici aussi, Lucile Hadzihalilovic imagine un monde clos régi par des règles souterraines (plutôt sous-marines) faites de rituels ancestraux et de cycles mystérieux qui cherchent de façon subliminale à façonner le corps et l’esprit d’enfants en route pour le monde des adultes. Mais si Innocence malaxait le conte de fées pour l’emmener vers des territoires à la fois plus vastes et plus obscurs, c’est clairement au fantastique et à l’horreur – voire à la science-fiction – que s’attaque Évolution. Le langage reste toutefois le même : le verbe est rare et l’image reine, l’énigme du film se décryptant non pas à travers les dialogues mais en feuilletant le sublime livre d’images que confectionnent Lucile Hadzihalilovic et Manuel Dacosse, directeur photo surdoué (Amer, L’Étrange couleur des larmes de ton corps, Alléluia et Nectar). Épousant la nature contrastée dans laquelle prend place le récit, où l’élément aquatique, gorgé de nuances flamboyantes, ne cesse de se heurter à la minéralité tranchée et tranchante des roches volcaniques inhospitalières de l’île, Évolution est une succession de cadres fixes. Un choix radical qui donne toute sa dimension au magnifique travail sur le grain numérique opéré par Hadzihalilovic et Dacosse (qui avait explosé de façon mémorable les limites du 16 mm sur le Du Welz), qui aboutit à une organicité picturale hypnotique et déstabilisante où la limite entre le charnel et le pourrissement se montre constamment floue et mouvante. Composés avec un soin maniaque, ces cadres ne cessent de verrouiller à la fois la perception du spectateur et celle des personnages, faisant du long-métrage, à l’instar de son décor, une prison mentale et physique dont il faudra décrypter les codes pour en trouver l’issue. Mais, à l’inverse de nombre d’objets filmiques où l’abondance de symbolique peut transformer l’expérience en une galerie d’art abscons, le scénario signé Lucile Hadzihalilovic et Alanté Kavaïté (Écoute le temps) organise ses visions autour d’éléments visuels très concrets qui racontent une histoire totalement compréhensible. Le signe que la réalisatrice de La Bouche de Jean-Pierre tient à ancrer son film dans une tradition narrative héritée de ses influences revendiquées (Les Révoltés de l’an 2000 et le quasi invisible épisode de série Los Bulbos, tous deux de Narciso Ibáñez Serrador, mais aussi Philip K. Dick, H.G. Wells ou H.P. Lovecraft), sans jamais tendre vers le snobisme envers le genre auquel se livrent trop souvent certains cinéastes qui aiment en emprunter les codes pour les « élever » vers quelque chose de, selon eux, plus noble. Entre les déambulations nocturnes et les rituels lascifs et indicibles des monstrueuses « mères », les couloirs et chambres décrépits et suintants de l’hôpital, les expériences contre nature subies par les garçons et les « naissances » qui en découlent, Évolution est un vrai film d’horreur poétique et insidieux dont l’ambiance (décuplée par un sound design aussi discret qu’entêtant qui plonge constamment le spectateur dans une sorte d’immersion sonore, même lors des scènes se déroulant à la surface) rappelle des bijoux surréalistes comme Le Carnaval des âmes de Herk Harvey et Messiah of Evil de Willard Huyck.
Mais malgré les nombreuses clés qui aident le spectateur à retrouver son chemin ou, du moins, à ne jamais se perdre complètement, Évolution parvient tout de même à nimber d’un voile trouble toute une partie de sa symbolique, celle liée à la notion d’enfantement. Les expériences menées sur l’île sont-elles nées de la volonté pour les « mères » de pérenniser leur lignée ? Cherchent-elles plus largement à libérer les femmes de leur « fardeau » biologique (les séances de visionnage de césariennes auxquelles se livre l’équipe d’infirmières ont-elles un but de formation ou de propagande ?). Ou tout simplement désirent-elles créer un nouvel être, une nouvelle voie pour l’Humanité (comme tend à l’indiquer le titre du film) ? Le très beau final annonce-t-il un test pour Nicolas, ou bien sa libération ? Autant de pistes possibles qui rendent plus fascinante encore cette errance ouatée et vénéneuse que n’auraient pas reniée Georges Franju ou Jean Cocteau, dont le cinéma de Lucile Hadzihalilovic est clairement le pendant contemporain. Sacrée évolution.

Laurent DUROCHE



INTERVIEW 

LUCILE HADZIHALILOVIC 
RÉALISATRICE ET SCÉNARISTE 
La mère des murmures 

Douce et sensible, la réalisatrice d’ÉVOLUTION a accepté de parler avec nous des obsessions, des fantasmes et des traumatismes qui hantent son second long-métrage. 

Ton travail se situe à la lisière du conte, de la fable, du fantastique et du merveilleux. 

J’ai toujours lu beaucoup de contes, de récits mythologiques, fantastiques ou de SF. Raconter des histoires de cette manière m’est très naturel, au point qu’il est très difficile pour moi d’aller vers le réalisme. J’ai l’impression que ça permet d’aborder les choses à la fois plus directement et de manière plus détournée, parce que ces registres parlent plus à l’inconscient qu’au conscient. Mais aussi parce que j’ai envie de parler du mystère du monde, qu’on ne peut pas aborder frontalement. 

Dans Évolution, rêve et réalité sont deux notions perméables, contaminées par les angoisses de Nicolas. 

Et c’est en cela que le film parle de choses très simples, de ce qu’un enfant peut ressentir quand il a peur, quand il doute de sa mère. Du coup, peut-être qu’elle n’est pas ce qu’elle prétend, qu’elle n’est pas sa mère, alors elle peut bien être un monstre… Dans une logique d’enfant. Mais elle est peut-être simplement un peu psychotique ou rigide, un peu trop présente. Du coup, le film retranscrit ces angoisses-là en cultivant l’ambiguïté et le doute : ça parle d’un sentiment si fort qu’il peut rendre les choses réelles. Mais ce n’est ni un rêve ni la réalité, juste les deux à la fois, étroitement tissés. Je voulais parler de cet endroit-là, de cette lisière de l’entre-deux. Mais je ne voulais pas tout expliquer, il fallait laisser une place à l’interprétation. Après, on a aussi des contraintes de budget qui nous obligent à nous restreindre. 

D’ailleurs, tu as dû faire des coupes dans le scénario… 

Nous nous sommes rendu compte qu’avec le budget que nous avions, nous n’aurions pas le temps ni les moyens de faire tout ce qui était dans le scénario. J’ai du faire des coupes sérieuses, enlever toute une couche de récit. C’était une autre histoire, mais l’essence du projet est toujours là et ça va vers la nature du film, qui est comme un iceberg. Il parle plus directement à l’inconscient tel quel. 

Combien de temps as-tu mis à l’écrire ? 

En fin de compte, on n’a pas mis tant de temps que ça, c’est juste que nous y sommes revenues plein de fois. L’embryon du film m’est venu avant Innocence. Je l’ai mis de côté puis je suis revenue dessus deux ans après. À un moment j’ai senti que j’avais besoin de quelqu’un pour m’aider parce que je me noyais dans trop d’éléments, trop d’images. Puis Alanté (Kavaïté, la coscénariste, par ailleurs réalisatrice – NDLR) est arrivée et nous avons reconstruit l’histoire. Après, on m’a dit que les gens ne comprendraient pas et qu’il fallait donner plus d’explications. Mais le côté émotionnel et sensoriel du film, c’est l’expérience du cinéma qui le donne, pas le scénario. Et quand on a commencé les projos d’Évolution, ma grande surprise a été de constater que finalement, les gens comprenaient très bien le film ! À ce moment-là, on se demande pourquoi ç’a été si compliqué… Il y a aussi eu ce questionnement sur le genre du film. Les gens demandaient si c’était un film de genre ou un film d’auteur. Sauf qu’on ne peut pas le mettre dans une case. Et ça pose problème, surtout pour le financement. On verra à l’avenir, mais maintenant, j’ai un peu peur de mettre des années à monter un projet. Je ne pensais pas que je mettrais autant de temps pour Évolution

Un des éléments les plus forts du film repose sur le rapport au corps. 

Nicolas se pose beaucoup de questions et ça revient à ce qu’on disait sur son rapport à la mère : il est fâché contre elle parce qu’il y a quelque chose dans la relation qui ne fonctionne pas et du coup, sa nature à elle est changée. Ça m’intéressait beaucoup que ça passe par des détails comme les ventouses. Quelque part, Nicolas la perçoit comme quand on est tout petit, qu’on voit le corps de nos parents et que ça nous parait complètement étranger. Tout ça s’exprime dans la perception qu’il a de son corps à elle, de celui de ces femmes sur la plage qui font cette espèce de rituel organique qui est un peu fantasmé. Évidemment vis-à-vis de ce qu’on lui fait, cette angoisse d’avoir quelque chose sur lui, dans lui, lui fait éprouver des sensations qui le troublent. 

Il y a aussi ces femmes irrationnellement obsédées par l’enfantement. 

C’est marrant parce que c’est maintenant que je m’en rends compte. Je pense que c’est lié à ce moment de mon enfance quand j’avais 10-11 ans, le traumatisme d’une opération de l’appendicite qui m’a beaucoup marquée, j’avais mal au ventre et il y avait ce truc qu’on devait sortir de mon corps… C’était un moment de ma vie où j’étais censée avoir mes règles et il y avait l’idée d’avoir un corps qui, potentiellement, pouvait enfanter. Quelque chose de fantasmagorique s’est noué, une réelle angoisse de la procréation, du corps qui se transforme. La société attend de nous d’enfanter, c’est une question cruciale, une obsession avec laquelle il faut composer en tant que femme, même si dans le film, c’est un garçon qui le vit. Je n’avais pas en tête de parler de l’expérience de l’adolescence pour un enfant, je trouvais que c’était plus intéressant de déplacer cette problématique sur un garçon. Il y a dans Évolution cette notion de devoir, cette nécessité collective d’engendrer sous peine de s’éteindre, mais à l’échelle d’une petite société, d’un microcosme.

Grâce au travail d’amplification sur les sons naturels, les décors prennent vie et deviennent des figures hostiles. Dans Évolution, c’est la mer qui incarne ce rôle ambivalent. 

Effectivement, la mer est l’alliée de Nicolas, mais il y a un moment où elle devient oppressante parce que c’est une force très puissante, très brutale. C’était ça l’idée : jouer sur la nature ambivalente de cet élément, sur le fait que tout peut basculer du rassurant à l’angoissant, et inversement. Nous nous sommes vraiment rendu compte que les effets sonores typiques des films de genre ne marchaient pas. Il fallait qu’on utilise une texture sonore, une sorte de tapisserie mentale qui exprime les émotions de l’enfant avec des sons réels. Ça me plaisait beaucoup d’exploiter des sons spécifiques à ces univers, de les isoler sans rajouter de sonorités extérieures ou étrangères, et au final, c’est aussi expressif que des effets sonores ou de la musique. Ça rend le film plus riche et plus oppressant. 

Tu as tourné en Scope pour Évolution

En réalité, nous n’avons pas tourné avec une lentille anamorphique, nous avons placé des caches sur l’image qui ont fait le format Scope. Dans le cas d’Innocence j’ai tourné en Super 16 et cadré en Scope dans un format 2.66. Dans Évolution, c’était du numérique mais c’est le même genre de procédé. C’est un format qui donne une vraie ampleur et qui me plait beaucoup pour filmer des détails tout comme des paysages. C’était la première fois que je tournais en numérique et j’avais un peu peur, je voulais vraiment qu’il y ait de la texture dans l’image, parce qu’on est dans un monde un peu fantasmagorique, il ne fallait pas que ça soit trop clair, trop défini, mais qu’il y ait du flou, un peu d’ambiguïté dans l’image. Manu Dacosse (le directeur de la photo – NDLR) a bien su apporter cela grâce à des astuces sur le tournage et à l’étalonnage. On n’a pas le battement de la pellicule qui défile, mais il y a quand même de la texture.

Tous tes films sont très personnels. Le cinéma est-il pour toi une forme de catharsis qui te permettrait de reconstruire ton enfance, de t’y réfugier ou de l’exorciser ?

Oui, je pense que c’est une manière de l’exorciser. Même si je ne me le dis pas très consciemment quand je commence un projet, à l’arrivée, je comprends que mon esprit revient à ces mêmes noeuds et qu’il est clair que ça parle de moi. Peut-être que si je faisais une psychanalyse, je n’aurais pas besoin de faire des films… (rires) 

Propos recueillis par Anna GÉLIBERT (Merci à Karine DURANCE)

 

MAD Team