AVENGERS : L’ÈRE D’ULTRON de Joss Whedon
07/05/2015

AVENGERS : L’ÈRE D’ULTRON de Joss Whedon

Avengers : l’ère d’Ultron

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Après un premier opus ayant amassé 1,5 milliard de dollars dans le monde, Marvel/Disney ne pouvait qu’enfanter un AVENGERS 2 mastodonte, destiné à accomplir le même exploit. Un tel enjeu peut-il donner un bon film ? Les avis divergent, comme le prouvent les pages qui suivent.

POUR

Il y a trois ans, Joss Whedon annonçait sa volonté de réaliser un Avengers 2 autrement plus intimiste que le premier, cette fois-ciessentiellement focalisé sur les tensions et les drames au sein decette unité de super-héros fragile. Longue de presque quaranteminutes et débordant d’effets visuels aux proportions phénoménales, la bataille finale de L’Ère d’Ultron prouve à quel point le scénariste/réalisateur nous a menti, le niveau de surenchère ici atteint posant quelques sérieuses questions quant à l’avenir des productions Marvel, et du cinéma fantastique en général. Très (trop) généreux en termes de spectacle, le long-métrage perd également une grande partie de la pureté du premier opus, qui bénéficiait il est vrai d’unedynamique inédite dans le genre. En résulte une oeuvre schizophrène, où Whedon mène sa barque comme bon lui semble tout en prenant bien soin de servir la formule de ses producteurs.
Ironiquement, Avengers 2 ne souffre que relativement de sa bipolarité créative. L’esprit aventureux, pour ne pas dire autodestructeur, de son auteur éloigne même rapidement le projet du tout-venant hollywoodien : tout blockbuster soit-il, le film tente de corrompre les règles du système qui le régit, à la fois par une caractérisation bien plus soignée qu’elle n’y paraît, une violence inattendue (un brastranché qui pisse le sang dans un Marvel, c’est désormais possible !) et un éclatement scénaristique souvent provoqué par Whedon lui-même, débouchant par moments sur des expérimentations structurelles passionnantes. Officiellement amputé d’une heure vingt, Avengers 2 flirte bien sûr avec le chaos, et souffre de ses nombreuses ellipses et raccourcis. Sa capacité à juxtaposer les intrigues, les trajectoires dramatiques et les univers les plus contradictoires reste unique, d’autant que Whedon parvient cette fois-ci à mettre l’ensemble de ses héros sur un pied d’égalité. Campé en performance capture par un James Spader redoutable, le personnage d’Ultron incarne cette pluralité stylistique, Whedon parvenant à l’ancrer à la fois dans une science-fiction cohérente (son éveil face à Jarvis est superbe) et dans le verbe très serialesque du comic-book dont il s’inspire.
Par-dessus tout, bien que le tsunami numérique des années 2000 et 2010 ait fini par blaser la plupart des spectateurs, Avengers 2 témoigne d’une envie de filmer dévorante et sincère, reflet d’un Joss Whedon enfin libéré de ses fers. Si paradoxalement l’épuisant dernier acte en pâtit, notamment à cause de ruptures de ton systématiques et variablement heureuses, le film compte ainsi quelques morceaux de bravoure historiques. S’ouvrant sur un plan-séquence époustouflant, débouchant lui-même sur un prégénérique bondien franchement grisant, l’aventure culmine avec un affrontement apocalyptique entre Hulk et un Iron Man surarmé, merveille chorégraphique évoquant les meilleures séquences des Spider-Man de Raimi, envolées de Danny Elfman à l’appui. Nul doute que Whedon saura faire valoir ses nouveaux acquis dans un cinéma plus personnel, son acharnement à renverser, parodier ou commenter les codes imposés traduisant déjà une impatience d’adolescent.


Alexandre PONCET 



CONTRE

Sous-genre de la SF devenu genre à part entière, le film de super-héros ne pouvait que se heurter de plein fouet à ses limites à force de surenchère dans le spectaculaire et de multiplication de sespersonnages. Avengers : l’ère d’Ultron en est la preuve la plus absolue, mais le désastre ne s’arrête pas là. Là où le premier opus était réalisé sans grande inspiration mais de façon très propre, on assiste ici à une débauche visuelle aveuglante, assourdissante et surtout mise en images (et pas en scène) avec une pauvreté qui relève du cas d’école : la photo est hideuse et les champs/contrechamps/panoramiques/plans-séquences numériques s’enchaînent selon un rythme mécanique appliqué en dépit du bon sens, le tout donnant véritablement l’impression que le film a été vomi par un programme informatique. Certains pourront y voir une mise en abîme puisque le film traite d’intelligence artificielle, sauf qu’il n’est pas question ici de parler d’intelligence en termes de fabrication, mais bel et bien de mécanique qui tourne à vide. Entre son fan service aussi agressif que du placement de produit, son humour déplacé et ses tunnels de dialogues, le film finit par ne plus ressembler à du cinéma au sens artistique du terme, mais àun spectacle son et lumière dont on aurait ôté toute la substance théâtrale, à un jeu vidéo dont le même niveau se répéterait à l’infini ou à un épisode d’Agents of S.H.I.E.L.D. shooté en faux Scope avec plein de dollars. En mettant le paquet dans chacune de ses scènes d’action comme si elles étaient toutes un climax, Joss Whedon obtient l’effet inverse de celui escompté et crée un effet de redondance fastidieux qui annule toute portée mythologique, malgré un générique de fin où les Avengers sont statufiés telsdes dieux de l’Olympe. Mais le film ne se borne pas à ne fonctionner que par des stimuli visuels, comme s’il ne s’adressait qu’au cerveau reptilien du spectateur. En plus d’être laid et indigeste, il s’offre aussi le luxe d’être nauséabond. « Je suis stérile, alors moi aussi je sais ce que c’est que d’être un monstre » lance un personnage à un autre entre deux scènes ou les Avengers débarquent dans un pays étranger en répétant aux habitants qu’ils ne sont là que pour les aider, avant de passer presque autant de temps à les évacuer qu’à combattre Ultron. Difficile de n’y voir qu’une réponse à la destruction massive et « irresponsable » de Smallville dansMan of Steel : Whedon cautionnerait-il l’interventionnisme américain au point d’essayer de nous faire avaler que son but estpurement humanitaire ? Et ce ne sont pas quelques furtifs plansiconiques effectivement tout droit sortis d’une planche de comic-book (avec un montage aussi cut, difficile de ne pas en réussir quelques-uns) qui sauveront la chose : on en trouve aussi chezMichael Bay. Marvel signe donc le plus mauvais film du studio avec Iron Man 2, un gloubi-boulga indéfendable à moins de fairepreuve d’une bonne dose de mauvaise foi. L’arrivée des réalisateurs de Captain America : le soldat de l’hiver sur Avengers :Infinity War est donc une excellente nouvelle. En termes de super-héroïsme choral, Batman v Superman : Dawn of Justice ne devrait avoir aucun mal à faire oublier ce triste spectacle (la formidable série Daredevil s’est d’ailleurs déjà chargée de le faire), à condition d’en tirer les enseignements nécessaires pour éviter d’aller encore plus loin dans le grand n’importe quoi.

Cédric DELELÉE

 

MAD Team