Toute première fois N°294

La Cible dans l’oeil

Connu des amateurs de giallos pour sa TARENTULE AU VENTRE NOIR, l’Italien Paolo Cavara a néanmoins débuté sa carrière dans la fiction avec un très curieux LA CIBLE DANS L’OEIL. La chose ne déchaîna guère l’enthousiasme, mais sous les jupes de ce film d’aventure sauvage à la saveur aigre se dissimule l’histoire d’un cinéaste qui s’est aventuré trop loin dans les marécages du documentaire sensationnaliste.
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Le 13 mars 1961, sur la route 91, aux abords de San Bernardino, État de Californie : Paolo Cavara échappe une fois de plus à la Faucheuse. Ce coup-ci, ce ne sont ni les requins, ni les tigres, ni les serpents et encore moins la chaleur ou le froid qui attentent à sa vie, mais un pneu éclaté. Résultat : une spectaculaire sortie de route qu’il aurait probablement adoré filmer. Avec son compère cinéaste Gualtiero Jacopetti, Cavara revenait de Las Vegas où les deux hommes avaient tourné quelques scènes sexy pour leur anti-documentaire Mondo cane (1962). Cavara, Jacopetti et leur chauffeur s’en tirent avec des blessures légères. Belinda Lee, compagne de Jacopetti a eu beaucoup moins de chance. La jeune actrice, âgée d’à peine 26 ans, se rompt le cou dans l’accident. Un peu plus d’un an plus tard, Mondo cane est présenté en Compétition Officielle au Festival de Cannes et déchaîne les passions. Jacopetti parade sur la Croisette, tentant de s’attribuer la réussite du film. Cavara et Franco Prosperi, le troisième instigateur de la chose, savourent le moment beaucoup plus discrètement. Sans le savoir, les trois larrons ont posé les jalons d’un genre qui descend à la fois du film de cabaret de la fin des années 50, prisé pour ses numéros sexy, et du documentaire « à la Robert Flaherty », estimé pour sa rigueur anthropologique. Mais contrairement à ces aînés, le mondo movie ne s’attardera plus sur l’intégralité d’un effeuillage coquin ou la dure vie des Esquimaux. 

ZAPPING ENCYCLOPÉDIQUE 
Le mondo est un animal véloce, sauvage et brutal, terriblement douteux. Ses fabricants parcourent le monde, parfois il est vrai au péril de leur vie, en quête d’images-chocs, de rituels bizarres, de pratiques sexuelles exotiques et d’habitudes culinaires autres. Pour Mondo cane, Jacopetti, Prosperi et Cavara se sont rendus à Hawaï, en Chine, en Nouvelle-Guinée, en Italie, en Allemagne, en Australie, au Japon, au Portugal… Ils en ont ramené de sensationnelles images triviales et tripantes, certaines prises sur le vif, d’autres purement et simplement bidonnées sur place. Mondo cane se présente donc comme un zapping encyclopédique, un tour du monde de la bizarrerie, du moins pour l’époque, dont les différentes vignettes sont reliées par le commentaire ironique et cynique d’un narrateur invisible aussi érudit que misanthrope. D’une ribambelle de beautés en bikini à une femme en Nouvelle-Guinée nourrissant au sein un porcelet, il n’y a qu’un pas et Mondo cane le franchit en toute décontraction. La scène suivante montre des porcs hurlants avant la mise à mort. Juxtapositions abruptes, musiques hollywoodiennes, le tout avec un évident sens du montage. Mondo cane invente l’hyperréalisme sociologique. Les spectateurs et critiques d’alors n’étaient absolument pas préparés à décrypter ce nouveau type de documentaire. La plupart de ces images furent prises au pied de la lettre, au premier degré. S’il était facile de constater que le genre véhiculait des clichés sexistes et racistes et flattait v [...]

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