Toute première fois N°290

Le plus singulier des films fantastiques des années 60 a failli disparaître à tout jamais. Son créateur, Leslie Stevens, n’imaginait pas à quel point l’échec pouvait être douloureux. Si son oeuvre met en scène un énième affrontement entre le Bien et le Mal, ce n’est que pour mieux toucher à l’universalité. Une erreur de calcul flagrante, surtout quand on sait que cette bande hors normes revendique l’influence d’Ingmar Bergman et déroule des dialogues déclamés en Espéranto.
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Une catastrophe, une débâcle annonçant le pire. L’audience hurlait, grondait. Plusieurs centaines de personnes se déchaînaient dans la grande salle du San Francisco International Film Festival. Il parait que Sharon Tate et Roman Polanski étaient de la séance. En tout cas, ils étaient au repas qui précéda la tragédie. Ce jour-là, le 26 octobre 1966, le prestigieux festival, dont le but principal était d’intéresser le public américain aux productions indépendantes et aux films étrangers, rendait hommage à Jack Warner. Sur les marches, l’acteur Zero Mostel lorgnait le décolleté de l’ex-enfant star Shirley Temple pendant que Jayne Mansfield et Carroll Baker paradaient. Hollywood agonisait sous le poids de la crise tout en faisant les yeux doux aux jeunes auteurs new-yorkais comme John Cassavetes, Brian De Palma ou Martin Scorsese. Bref, du beau linge avec limousines, smokings et tout le bataclan. Incubus, le film de Leslie Stevens, fêtait sa toute première fois devant un public. Pour mettre les petits plats dans les grands, son producteur, Anthony M. Taylor, avait fait tirer une nouvelle copie. Des mètres de pellicule flambant neuve, pas une poussière, pas une trace de doigt. Vingt kilos de triacétate de cellulose parfaitement nettoyés jusque derrière les oreilles. Manque de pot, l’audience n’entendit rien. Nada ! Nib ! Oualou ! Verdict : erreur de tirage. Dans sa précipitation, le laboratoire n’avait tout simplement pas développé la piste son. Les cris et les injures ont rebondi sur l’écran et se sont écrasés sur les luxueuses moquettes. Une heure et des broutilles plus tard, la projection d’Incubus s’achevait. Le désastre, lui, ne faisait que commencer. 

BOURRE-PIF ENTRE LE BIEN ET LE MAL 

Avec Incubus, Leslie Stevens n’essaye pas de se raccrocher au wagon des nouveaux auteurs en grande majorité inspirés par la Nouvelle Vague française. Bien au contraire, il a conçu sa chose comme un objet unique débarrassé du sceau artistique européen. Pourtant, si Incubus prolonge logiquement la carrière de Stevens, il est aussi la conséquence de la déconfiture d’Au-delà du réel (The Outer Limits). Cette série de science-fiction un poil horrifique, créée et produite par Stevens et Joseph Stefano (scénariste du Psychose d’Alfred Hitchcock), marchait sur les traces de la célèbre Quatrième dimension mais s’en démarquait de bien belle manière. Là où le show de Rod Serling proposait des segments d’une vingtaine de minutes, pessimistes mais toujours moraux, l’anthologie de Stevens, tout autant imprégnée par la Guerre froide, se présentait sous la forme d’épisodes de 52 minutes cultivant un authentique goût du bizarre et de l’ésotérisme. Il n’y a qu’à voir Cry of Silence, où un couple isolé dans une ferme est assiégé par des rochers vivants, pour s’en convaincre. Para [...]

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