Télémaniac N°317

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LA DANSE DES ESPRITS

Le réalisateur Yves Montmayeur et le journaliste Stéphane Du Mesnildot, deux orientalistes réputés, ont uni leurs forces pour invoquer celles, obscures, qui hantent depuis toujours le Japon. Le résultat se nomme Tokyo Paranormal, visible dès le 9 avril sur le site Web d’Arte.

À travers les dix épisodes de cinq minutes de la série documentaire Tokyo Paranormal (diffusée dès le 9 avril sur le site Web d’Arte et visible lors de l’exposition « Enfers et fantômes d’Asie » du musée du Quai Branly, du 10 avril au 15 juillet, et notamment lors de l’ouverture du 7 avril en compagnie du film Snow Woman de Kiki Sugino), c’est à une exploration des grands thèmes fantastiques de la culture nippone que se livrent Yves Montmayeur et Stéphane Du Mesnildot. Mais loin du ton professoral d’universitaire lénifiant qui aurait pu guetter un tel exercice, les deux hommes adoptent une approche visuelle et éditoriale qui se veut aussi sensitive et trouble que leur(s) sujet(s). Comme si ces mini docs avaient, tel le message d’outre-tombe de la Sadako de Ring, infiltré nos écrans à travers un canal fantôme, irrésistible résurgence d’une puissance venue du fond des ondes et des âges. Grain vidéo, images parasitées et bande-son torturée sont le langage de cette inquiétante ballade. « Le style visuel a été dicté par la J-Horror elle-même et son travail sur les écrans d’ordinateurs, télés ou téléphones » expliquent Yves Montmayeur et Stéphane Du Mesnildot. « Ça a permis de travailler un côté lo-fi avec des trames, un look de vieille VHS, et bien sûr les glitch qui donnent des effets très fantomatiques. Comme si l’image était hantée. C’était intéressant aussi d’appliquer ces effets sur des sujets en apparence plus traditionnels comme les estampes, la danse ou le kabuki. » 
Car Tokyo Paranormal adopte une structure thématique organique, passant de motifs plus « généralistes » (la J-Horror, les légendes urbaines, le manga horrifique) à des points plus spécifiques, explorant l’inconnu (du moins pour l’Occidental lambda) en nous faisant découvrir le travail d’une peintre des fantômes (Matsui Fuyuko) ou de comédiens de théâtre sépulcral (le butô)… Se dégage l’impression troublante d’une contamination virale des modules entre eux. « On a travaillé de façon intuitive » souligne Stéphane Du Mesnildot. « Ça nous a semblé naturel de consacrer un épisode à la J-Horror et puis de s’attarder sur les stars Kayako et Sadako. D’autant qu’Yves a pu obtenir des interviews exclusives. De même, la peintre de fantômes Matsui Fuyuko qui apparaît dans l’épisode L’Estampe infernale est venue se promener avec nous dans la forêt des suicidés, ce qui a déterminé un épisode entier consacré à ce lieu, et pas seulement une séquence dans la partie légendes urbaines. »



100 % JAPONAIS
La force de ces cinquante minutes morcelées est ainsi d’amalgamer cinéma, manga, phénomènes sociaux et arts plastiques et dramatiques (d’hier et d’aujourd’hui) pour dépeindre une sphère où le fantastique s’infiltre insidieusement dans l’Histoire et jalonne la course de cette dernière vers la modernité. La Sadako de Ring et la Kayako de Ju-On côtoient Oiwa, l’épouse défigurée du conte Yotsuya Kaidan, et Yuki Onna, la femme des neiges. Le mangaka Kazuo Umezu, chantre culte de la beauté décomposée, nous fait visiter sa maison multicolore alors que Matsui Fuyuko nous guide dans la forêt des suicidés. Une imbrication du surnaturel qui semble très… naturelle, malgré – ou à cause – de la brièveté des épisodes. « C’était intéressant de concevoir le programme comme un film en plusieurs chapitres » précisent les deux réalisateurs. « Même si on n’a pas voulu avoir une structure trop rigide ou didactique. C’est assez ludique de travailler les formats courts. Et puis la destination du film – le Web, les téléphones portables ou tablettes – collait bien avec l’idée de terreur technologique et virale de la J-Horror. » Reste que le format de 50 minutes divisées en dix segments impose une sélection de sujets là où la culture japonaise offre un immense terrain d’exploration et d’expérimentation. « On aurait bien aimé faire un sujet sur Edogawa Ranpo et l’eroguro » regrettent Montmayeur et Du Mesnildot, « mais c’était trop vaste et nécessitait un travail complet et trop conséquent en matière de recherches d’intervenants et de documents. Mais on l’a fait un peu passer dans la danse butô avec des images de Tatsumi Hijikata dans Horrors of Malformed Men de Teruo Ishii d’après Ranpo. » Un manque, certes, mais qui ne suffit pas à entamer l’aura singulière de Tokyo Paranormal, qui parvient par sa forme et son rythme à saisir l’essence de son sujet. « Ce dont on est fier » concluent ses deux créateurs, « c’est de proposer une série 100 % japonaise, tournée su [...]

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