Rencontre Starfix : NICOLAS BOUKHRIEF, DOUG HEADLINE & FRÉDÉRIC-ALBERT LÉVY

La sortie d’un livre (Le Cinéma de Starfix – souvenirs du futur, aux éditions Hors Collection) nous a poussés à retracer l’aventure du magazine fondé par Christophe Gans, qui a révolutionné la presse cinéma le temps de 90 numéros parus entre 1983 et 1990. Au micro, deux anciens rédacteurs en chef devenus cinéastes, Nicolas Boukhrief et Doug Headline, ainsi que Frédéric Albert Lévy alias FAL, éternel défenseur de l’agent 007 et maître d’oeuvre de ce beau bouquin.
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BRÈVE HISTOIRE D’UNE REVUE
Nicolas Boukhrief : « Comme nous étions tous deux d’Antibes, où il n’y avait pas tant de cinéphiles que ça, je connaissais Christophe Gans quasiment depuis l’école primaire. Je l’ai ainsi vu partir à l’IDHEC puis écrire ses premiers textes dans L’Écran fantastique, et comme il fallait aller à Paris si on voulait faire du cinoche, j’y suis monté à mon tour à l’âge de 18 ans. Or, c’était le moment où Christophe s’apprêtait à lancer Starfix avec Doug Headline, et il m’a donc proposé d’y entrer car il aimait bien le fanzine que j’avais publié entretemps. En fait, tout s’est construit via une cooptation par le fanzinat. Gans avait édité Rhésus zéro, et François Cognard Rouge profond. Christophe Lemaire, qui est venu plus tard, faisait Phantasm. Bref, nous étions globalement une bande de zineux, et le journal était un peu un kibboutz. Nous ne nous quittions jamais : nous arrivions au bureau le matin, nous allions en projo le soir, puis nous bouffions ensemble. Et nous parlions de cinoche toute la journée. C’était donc très festif, mais aussi très bosseur. Par exemple, nous avons pris le relai quand Gans est allé faire des émissions avec Antoine de Caunes. Et si l’un de nous partait dans un festival, un autre s’occupait du journal pendant un mois. Il y a ainsi eu des numéros écrits à 50 % par moi, et d’autres à 50 % par Gans. Il était bien sûr le rédacteur en chef, mais c’était très collégial, et ça l’est resté jusqu’à la fin. »

Doug Headline : « Pour ma part, j’étais le seul de la bande à avoir déjà fait de la presse magazine traditionnelle. Après être passé rapidement à Charlie hebdo, je travaillais à Métal hurlant depuis une bonne année. Mais j’avais quelque difficulté à y développer des projets qui me plaisaient, car c’était un journal où il y avait tout et plus que tout – de la BD, une tendance rock, etc. –, si bien qu’il n’y avait pas toujours des articles de cinéma, et qu’ils étaient de toute façon courts ou bien relégués dans des numéros spéciaux. C’est là qu’à la Cinémathèque, un ami commun m’a présenté Christophe Gans, et nous avons commencé à parler d’un possible magazine de cinéma. Christophe conseillait alors les gens de Scherzo, une boîte de vidéo à qui il avait fait gagner pas mal d’argent en leur faisant acheter des films X ou des kung-fu à éditer en VHS. Or, ses commanditaires avaient envie de lancer un journal concurrent de Vidéo 7 et Télé-Ciné-Vidéo, qui marchaient très bien à l’époque. Le jeu était donc de les persuader de faire plutôt un magazine de cinéma, et il y a eu des disputes mémorables avec les frères Cohen, qui n’étaient pas ceux de Fargo mais ceux de Scherzo, car ils trouvaient que dix pages de chroniques de cassettes ne suffisaient pas. Or, Christophe était le même charmeur hypnotique qu’il est encore aujourd’hui, et il a donc réussi à les embobiner. J’ai un souvenir très net des mois de préparation, avant la sortie du premier numéro. C’était magnifique car nous étions en train de tout inventer, et d’engager des gens avec qui nous avions envie de travailler. Pour ma part, j’ai amené FAL, qui avait eu son petit parcours à L’Écran fantastique mais s’y ennuyait ferme, et aussi plein de monde de Métal hurlant. Car nous étions très influencés par toute cette presse contre-culturelle dont c’était alors la grande époque, dans la continuité des années 70. Il faut comprendre que les univers étaient très poreux, et qu’on pouvait vraiment graviter d’un journal à l’autre. Durant un laps de temps très resserré, j’ai travaillé moi-même à Charlie hebdo, à Métal hurlant, à Actuel, à Rock & Folk, à Starfix et brièvement à Libé. C’est que toute cette presse se rejoignait dans une conception moderne de la culture, au regard de choses plus sclérosées. Je pense donc que Starfix a été une émanation de l’esprit de cette époque, et là où nous avons eu beaucoup de chance et peut-être un peu de mérite, c’est que nous avons occupé un créneau qui ne l’était pas du tout. Sur le cinéma américain ou de genre, il n’y avait rien, rien. Mad Movies venait tout juste de passer professionnel, et L’Écran fantastique était une espèce de fanzine scolaire bien calé dans ses pantoufles. Quant à Première, c’était le journal institutionnel par excellence, qui défendait sans cesse Catherine Deneuve et Gérard Depardieu – c’était court. Nous, nous avions une moyenne d’âge de 20 ans, et nous voulions faire un truc de jeunes. Et nous avons eu la chance d’avoir des financiers qui nous donnaient de l’argent pour concevoir un beau magazine tout en couleurs, ce qui était très rare : les revues « sérieuses » comme Les Cahiers ou Positif étaient en noir & blanc. Je crois que Christophe avait aussi très envie d’un graphisme soigné, et je ne parle pas seulement du fameux logo : la maquette, même si elle est très datée, était différente de ce qu’on voyait ailleurs. De même, j’ai essayé d’inclure dans chaque numéro une page où un dessinateur de Métal hurlant racontait un film en images. Et dans les rubriques de fin, on attaquait bille en tête le vidéoclip, la pub, la BD et les comic-books, quelques bouquins de SF. Bref, nous étions vraiment tous azimuts, et cela venait de cet esprit de transversalité commun à tous ces journaux de contre-culture. Pour autant, je n’ai fait que la première et la dernière année de Starfix. En fait, Christophe avait rapidement dû partir au service militaire, et la légende disant qu’il écrivait ses textes au coin du bivouac est d’ailleurs authentique : nous avons reçu ses meilleurs articles, comme celui sur Ténèbres, via des bouts de papier tachés de boue ! Comme il n’était pas là, les patron [...]

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