Rencontre : Olivier Ledroit & Philippe Druillet

À eux deux, ils ont nourri l’imaginaire de plusieurs générations à coups de bédés pharaoniques bourrées de visions dantesques que le cinéma leur envie. Alors que Philippe Druillet, légende vivante ayant tracé sa route dans Pilote et Métal Hurlant, chapeaute la nouvelle aventure de son personnage culte Lone Sloane (Babel, le 8 janvier chez Glénat, cf. encadré), Olivier Ledroit, à qui l’on doit des titres majeurs comme Chroniques de la lune noire ou Requiem : chevalier vampire, vient de conclure la trilogie Wika (également chez Glénat), relecture du mythe des fées en mode fantasy furieuse

Comment vous êtes-vous rencontrés ? 

OLIVIER LEDROIT J’imagine que c’était autour d’une table…

PHILIPPE DRUILLET De toute façon, dans ce métier, si ça picole pas hein… Olivier et moi appartenons à un monde identique, mais chacun avec sa personnalité. On me dit parfois qu’il est « un enfant de Druillet », mais je suis moi-même un enfant de ceux qui m’ont précédé. Olivier fait partie des auteurs que j’aime bien parce que bon (il attrape un exemplaire de Wika dessiné par Olivier Ledroit et le feuillette), voilà, c’est un feignant, y a rien, c’est bâclé. (rires) En vrai, je suis effaré par sa technique, j’ai vu ses peintures, elles m’ont rendu fou. Je connais son boulot depuis longtemps, notamment Chroniques de la Lune noire, qu’il a fait avec François Froideval. Et j’ai vu que dans certains travaux, il citait Obéron, Titania, et donc Shakespeare et Songe d’une nuit d’été, alors ça me parle… Et nous sommes tous des enfants de Lovecraft, de la science-fiction, mais à notre manière. Il y a une vraie solidarité entre nous, on ne se voit pas souvent, certes, mais nous savons ce que font les autres, et nous savons ce que nous sommes. C’est un peu miraculeux, car comme disait Jan Kounen, comment peut-on faire de la science-fiction, du fantastique ou de l’heroic fantasy dans un pays qui vénère Proust, Jean-Paul Sartre et Jean-Luc Godard ? Nous y sommes arrivés, et il y avait un public. Quand j’ai démarré chez Pilote, je me disais : « Je ne peux pas être le seul à aimer ça. ». Et en effet, je n’étais pas le seul, et c’est là qu’il y a eu la grande révolution de 1968. Et ce sont les générations suivantes, dont Olivier fait partie, qui ont continué le travail.

O.L. C’est sûr que c’est grâce à des précurseurs comme Philippe que des gars de ma génération ont pu se lancer sans se poser de questions. La voie était déjà ouverte. Mon déclencheur, ç’a été le cinéma des années 80/90. Je suis plus jeune que Philippe, donc quand j’ai commencé à lire des bédés, Pilote était sur le point de s’arrêter, Métal hurlant, c’était déjà fini, mais on a eu toute la vague des jeux de rôle situés dans les univers de Lovecraft, Tolkien ou Moorcock. Et c’est vrai ce que dit Philippe : quand on a lancé Chroniques de la Lune noire, les libraires n’y croyaient pas. Mais on était des centaines de milliers à jouer aux JdR et à être fans de ces univers. À l’époque, c’était la bédé historique qui dominait le marché, et les librairies n’ont pas vu venir la vague de l’heroic fantasy.

P.D. Le domaine du jeu de rôles est arrivé aujourd’hui à une qualité graphique équivalente à celle du cinéma. Mais en même temps, nous, les gens de la bande dessinée, avons largement alimenté le 7e Art. George Lucas en a souvent parlé… J’ai grandi avec l’expressionnisme allemand, qui était très proche de la bédé : pas de son, donc expression par le cadre et par l’image. Mon métier de photographe m’a ensuite appris la lumière, etc. Nous avons transformé les choses que nous avons absorbées, et le cinéma s’est abondamment servi de la bande dessinée. Et ils ne se sont pas uniquement servis chez monsieur Druillet, hein. L’usine à pillage était en route. En même temps, ça nous a permis de nous faire accepter, de nous faire comprendre. Avant 1968, pour ma génération, ce n’était pas évident. Le premier déclencheur a été le livre Le Matin des magiciens (de Louis Pauwels et Jacques Bergier, paru chez Gallimard en 1960 – NDR), qui a foutu un bordel total. On commençait doucement à parler de Ray Bradbury, Cocteau avait écrit sur Lovecraft… 


Donc, si le cinéma de divertissement s’est nourri de la bédé européenne sans jamais la citer – via les oeuvres de George Lucas ou Ridley Scott par exemple –, il a aussi contribué à populariser ces univers et ces visions auprès d’un plus large public… 

O.L. Ces gars-là devaient s’acheter des imports, comme nous l’avons fait nous-mêmes quand nous étions jeunes…

P.D. Ce qui est étonnant dans la bande dessinée, c’est ce que nous avons inventé en termes de design, jusque dans les pompes de ski ! Alors l’influence de la bédé européenne, on peut dire qu’elle est vraiment partout. Mon déclencheur personnel est venu lorsque j’étais gamin. Une dame qui habitait notre immeuble m’a filé des Robinson d’avant-guerre (journal de bédé français paru entre 1936 et 1940 – NDR), et c’est là que j’ai découvert Flash Gordon, Luc Bradefer (titre français de la bédé américaine Brick Bradford – NDR). Très vite, j’ai eu le pressentiment que la bédé deviendrait un art important, capital. Mais il fallait le sortir de son enclave, que cela devienne quelque chose de populaire. C’était justement ce que voulait René Goscinny : créer un journal moderne. Ce fut Pilote pour ma génération, puis Métal hurlant, géré par Jean-Pierre Dionnet, qui était l’âme absolue du journal car c’est lui qui a littéralement inventé la nouvelle génération de dessinateurs. Maintenant c’est à toi Olivier, j’en ai marre de parler. (rires) 

O.L. Le gros avantage de la bédé, c’est qu’on le fait tout seul ou à deux, c’est moins cerné par les commerciaux, les producteurs… J’ai bossé dans le jeu vidéo, et tu as toujours un commercial qui vient te dire : « Moi je veux que les chaussures soient bleues… ». Nous, on est quand même relativement peinards, on peut s’exprimer à loisir et continuer à faire de l’artisanat. Alors que toutes ces images numériques qu’on voit aujourd’hui, ben tu as un mec qui va faire les cheveux, un autre le visage, etc. Quelque part, nous sommes des survivants. Je tiens à ce côté artisanal, c’est pour ça que je ne veux pas bosser en studio, je ne veux pas déléguer, je veux continuer à faire mes couleurs, mes couvertures. J’aime bien tout faire. Je suis un autodidacte. 


Être autodidacte, c’est aussi ne pas être formaté dès le départ, pouvoir développer immédiatement un style personnel ? 

P.D. Dans les écoles, tu as deux types d’enseignants. Ceux qui sont fabuleux, qui t’apprennent juste les choses de base. Mais tu as aussi des artistes plus ou moins ratés, qui t’infligent leur école de pensée, que tu es obligé de suivre. Et puis la bande dessinée, cela ne s’enseigne pas, même s’il y a des écoles qui font beaucoup de pognon avec ça. On enseigne le dessin, ou l’écriture, mais pas la bédé. Nous, nous nous sommes avant tout nourris de ce que nous avons vu. Chez Olivier, on trouve une grande influence d’Alfons Mucha (figure majeur [...]

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