Rencontre : John Woo réalisateur, scénariste & producteur

À partir des conditions de production difficiles de son dernier long-métrage Manhunt, remake d’un ancien film japonais (voir encadrés), nous avons amené le génie de l’action à parler de sa conception du cinéma, héritée de l’âge classique, et de ses souvenirs de l’époque héroïque où les tournages improvisés s’apparentaient à une guérilla urbaine.
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Vous avez souvent déclaré que le jeu de Ken Takakura vous a servi de modèle pour créer vos héros, notamment ceux interprétés par Chow Yun-Fat…

Oh oui ! Parmi les acteurs, j’ai eu quatre idoles : Ken Takakura, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo et Toshiro Mifune. Dès qu’ils étaient à l’affiche d’un film, j’allais le voir en salle, quels que soient le titre et l’histoire. J’adorais leur charme, c’étaient de « vrais hommes ». En particulier, Ken Takakura était vraiment mon genre de héros. Il incarnait l’homme prenant ses responsabilités, s’attirant l’affection de ses amis. Il pouvait se sacrifier pour un camarade, ou pour une idée, ce qui est proche de l’esprit chevaleresque. Ainsi, ces idoles m’ont beaucoup influencé. Je me souviens que quand j’ai travaillé avec Chow Yun-Fat sur Le Syndicat du crime, je lui ai dit : « Je veux que tu ressembles à Ken Takakura. ». Nous lui avons donc donné des lunettes de soleil et un long manteau imperméable, les deux marques de fabrique de l’acteur japonais. À l’époque, personne ne s’habillait comme cela à Hong Kong. (rires) J’ai aussi donné à Chow Yun-Fat l’image d’Alain Delon, son élégance, son style. Comme Delon, il a une attitude très cool dans les moments calmes, ces derniers alternant avec des séquences d’action très rapides. Bref, j’ai pris une petite chose à chacune de mes idoles, et j’ai tout mis dans le personnage de Chow Yun-Fat.


Comment vous êtes-vous retrouvé à diriger le remake de
Manhunt, un film de 1976 avec, justement, Ken Takakura ?

J’ai rencontré Ken Takakura voici très longtemps, il y a plus de 30 ans, et nous sommes devenus de très bons amis. Il aimait mon travail tout comme j’aimais le sien, si bien qu’il n’a jamais cessé de m’encourager. Où que je sois, il se préoccupait de mon sort. Quand je suis parti aux États-Unis, il m’appelait parfois pour me demander : « John, les gens de Hollywood te traitent bien ? ». Je lui répondais : « Tout va bien, ils sont très gentils », et il ajoutait : « Si tu as le moindre ennui ou malheur, appelle-moi, je leur dirai deux mots. ». (rires) Pendant des années, nous avons cherché un projet qui nous permettrait de travailler ensemble. Mais hélas, nous n’avons jamais trouvé de scénario satisfaisant. Quand Ken Takakura est mort, j’ai donc été extrêmement triste et très abattu. C’était une très grande perte pour moi, et en plus, je regrettais beaucoup de ne pas avoir eu une chance de travailler avec lui sur un film. C’est alors qu’une société de production m’a appelé pour me parler d’un projet de remake du film de Ken Takakura le plus célèbre en Chine. J’ai accepté ce travail pour une raison simple : j’étais fou de joie de pouvoir dédier un film à sa mémoire. Cependant, il y a eu plusieurs versions du scénario. La première était d’ailleurs complètement inachevée. Au fond, c’était juste une idée de départ, mais elle était intéressante : l’auteur avait voulu mélanger le cinéma d’action avec une love story. Car à l’origine, l’histoire ne parlait pas de la relation entre deux hommes. C’était plutôt un triangle amoureux, où les deux héros sont épris de la même fille. Mais celle-ci déteste l’un des deux, car elle croit qu’il a tué son mari. Et si elle apprécie l’autre, elle attend surtout qu’il lui apporte de l’aide… Cela m’allait très bien, car j’ai toujours admiré le style d’Alfred Hitchcock, dont les films d’action sont toujours doublés d’une histoire d’amour très romantique.


Votre Mission : impossible 2 évoquait déjà Les Enchaînés de Hitchcock…

C’est vrai que quand nous avons fait Mission : impossible 2, j’ai revu plusieurs films de Hitchcock, comme La Mort aux trousses. Car cette série est très différente des James Bond, qui reconduisent tous la même formule, quelle que soit l’identité des réalisateurs. À l’inverse, pour les Mission : impossible, Tom Cruise demande à chaque metteur en scène d’imposer sa propre vision, pour que chaque long-métrage ait un style distinctif. Dans le mien, j’ai ainsi essayé d’utiliser pas mal d’éléments hitchcockiens, ce qui était très intéressant. Cependant, au début de la production de Manhunt, j’avais en tête quelque chose d’un peu différent. Je voulais tourner un film à suspense en France, dans l’esprit des récits et des techniques de la Nouvelle Vague. En effet, Claude Chabrol, François Truffaut et d’autres cinéastes de la Nouvelle Vague ont recréé à leur manière le suspense hitchcockien. Mais vous savez, mes scénaristes étaient si jeunes que c’était comme si nous ne vivions pas à la même époque. (rires) Du coup, ils n’avaient pas beaucoup d’instruments à leur disposition pour créer le genre de long-métrage auquel je pensais, et l’histoire ne fonctionnait pas bien. De plus, le producteur et le studio voulaient leur faire écrire un script contemporain. Les scénaristes ont alors essayé de le traiter davantage comme un film de John Woo… même si « un film de John Woo », c’est quelque chose d’un peu lointain pour eux. Nous sommes ainsi revenus à l’histoire du Manhunt original avec Ken Takakura : alors qu’il est pourchassé par l’ensemble des forces de police, le héros essaie de prouver qu’il n’est pas un tueur. Et dans sa fuite, il tente de savoir qui a truqué les indices pour l’accuser, tout en apprenant à connaître le flic qui le traque. Ce n’était pas une idée très originale, mais cela ressemblait effectivement à mon film The Killer. Dans ce dernier, le flic travaille avec le tueur, le tueur travaille avec le flic, et les deux deviennent amis.


Dans votre Manhunt, le thème du ménage à trois subsiste néanmoins, avec le passage très « wooien » où les deux adversaires se retrouvent involontairement attachés par des menottes, avec la fille entre eux. Cela rappelle par exemple l’épisode-pilote que vous avez réalisé pour la série Les Repentis/Once a Thief

Oui, j’ai repris certains éléments que j’avais déjà utilisés dans le passé, car j’avais envie que Manhunt soit plus joyeux, plus vivifiant. En fait, je suis revenu à mon propre style pour essayer d’améliorer l’histoire, vu que je n’avais pas de scénario achevé. À un moment, la situation a en effet viré à la pagaille complète. Alors que nous avions déjà eu plus de quinze versions du script, nous n’en avions toujours pas de définitive. Or, nous ne pouvions plus attendre pour tourner, à cause des disponibilités des stars, qui sont toujours très occupées. Nous avons donc dû réécrire le scénario pendant le tournage, en opérant de grands changements. Il y a cependant une chose que j’aime beaucoup dans Manhunt : c’est le duo de femmes tueuses, jouées par ma fille Angeles Woo et par une actrice coréenne (il s’agit de Ha Ji-won – NDR). L’une est très forte, et l’autre très sexy. Au départ, elles n’étaient pas prévues dans le scénario, mais je me suis dit que ce serait fun de les avoir. En plus, l’une d’elles tombe amoureuse du héros, et cela me permettait de retrouver l’aspect romantique des classiques du cinéma japonais. Dans ces derniers, il y a souvent un criminel qui s’éprend d’une belle fille, à moins que ce soit au contraire une femme de mauvaise vie qui tombe amoureuse d’un homme droit.



Manhunt est en effet le premier de vos films à mettre en scène des femmes d’action…

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