Rencontre : Catriona MacColl, actrice

C’est à la Cinémathèque de Toulouse, lors du Festival Extrême Cinéma 2010, que nous avions rencontré la star de Frayeurs et L’Au-delà de Lucio Fulci, qui sortent ces jours-ci en Blu-ray. L’actrice anglaise nous parle du maître italien du macabre, mais aussi de sa participation à la toute première adaptation de manga signée par un réalisateur français !

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Comment vous êtes-vous retrouvée à tenir le rôle-titre de Lady Oscar, sous la direction de Jacques Demy ?

J’avais alors 23 ans à peine, et j’étais en Bretagne pour jouer un rôle de jeune première, disons-le comme cela, pour un metteur en scène de télévision appelé Bernard Toublanc-Michel, qui était l’ancien assistant de Jacques Demy et un de ses grands amis. Un jour où j’étais justement dans son bureau, Bernard a reçu un appel de Jacques, qui lui a dit : « Ce n’est pas possible, je deviens fou, je fais ce casting depuis longtemps déjà et je ne trouve toujours pas. ». En effet, même si Agnès Varda assurait la production exécutive, Lady Oscar était une commande des Japonais, qui la finançaient entièrement. Du coup, Jacques n’était pas complètement libre, et devait notamment proposer une sorte de déesse virginale – ce qui, d’une certaine manière, était impossible à trouver. Comme il me l’a raconté par la suite, il a ainsi vu plusieurs centaines de filles, y compris aux États-Unis. De plus, je crois que c’est George Cukor qui lui avait conseillé d’éviter les actrices américaines, leur accent ne convenant pas aux films d’époque. Bref, Jacques était en quête d’une Anglaise aux cheveux blonds et aux yeux clairs, avec un genre particulier. Et Toublanc-Michel lui a rétorqué : « Mais enfin, elle est là devant moi, celle que tu cherches ! ». Comme je ne tournais pas le lendemain, il m’a mise dans un train, et j’ai ainsi débarqué rue Daguerre, chez Ciné-Tamaris, chez Jacques et Agnès. Là, j’ai passé une audition comme je n’en ai plus vécu depuis : j’avais devant moi une rangée de Japonais qui me mitraillaient avec des appareils photo ! Cependant, au bout d’une demi-heure, Jacques a tapé du poing sur la table en lançant : « De toute façon, c’est clair maintenant. Si Catriona ne joue pas le rôle, je ne fais pas le film. ». De fait, j’ai été la dernière comédienne auditionnée, la toute dernière. Mais hou lala, il régnait une sacrée tension. D’ailleurs, nous avons tourné la bande-annonce seulement quelques jours après : je ne sais même pas si j’avais lu le scénario à ce moment-là. Car les Japonais voulaient absolument passer cette bande-annonce avant La Guerre des étoiles, qui allait sortir au Japon trois semaines plus tard. Tout allait donc très vite, et en plus, j’avais menti en disant que je savais très bien faire de l’escrime et monter à cheval. Je savais un peu monter car j’avais fait beaucoup d’équitation quand j’étais petite, avant de ne plus en avoir le droit à cause de la dure discipline de la danse classique. Cela s’est donc à peu près bien passé quand on m’a mise sur un cheval et qu’on m’a dit de galoper. Cependant, quand il s’est agi d’une scène de duel, j’ai chuchoté au cascadeur que j’étais absolument terrifiée, n’ayant jamais eu une épée dans la main. Mais ce cascadeur, qui était formidable, m’a dit de ne pas m’inquiéter. Et c’est vrai que comme j’avais eu cette formation de danseuse classique, cela m’a énormément aidée à apprendre très vite la chorégraphie du combat à l’épée. Cela a donc commencé ainsi, avec cette aventure invraisemblable qui m’a facilement pris un an de ma vie.


Une année entière ?

Déjà, le tournage a duré à peu près onze semaines, dans les environs de Paris, à Senlis et au château de Versailles. Pour ce dernier, nous devions travailler soit la nuit, soit le mardi, le jour de fermeture. C’était assez incroyable de se balader dans les couloirs, et d’y voir en chair et en os les personnages dont on avait lu l’histoire quand on était petit, comme Marie-Antoinette. Sofia Coppola a utilisé le lieu par la suite, mais à l’époque, c’était la première fois qu’on y tournait un film depuis Sacha Guitry et Si Versailles m’était conté. Il avait fallu aller jusqu’au Président de la République pour avoir l’autorisation. Quant au reste de l’année, il a été consacré à la promotion de Lady Oscar au Japon. Nous sommes allés partout pour prendre des photos, car l’interprète du rôle devait aussi faire office de mannequin pour une marque de maquillage. Et j’étais toujours entourée d’une dizaine de gardes du corps, aussi incroyable que cela puisse paraître ! Mais j’en avais besoin, vraiment : j’étais pourchassée dans la rue, et une fois, il a failli y avoir une émeute. J’avais demandé à voir le spectacle d’une fameuse troupe de femmes japonaises où l’on peut rentrer quand on est petite fille, un peu comme à l’Opéra de Paris. Elles allaient bientôt jouer une adaptation du film, et j’ai donc voulu aller voir. Mais au milieu de la représentation, ils ont braqué un projecteur sur moi en disant : « Vous savez qui est là ? Catriona MacColl, qui va jouer Lady Oscar à l’écran. ». Et là, c’est devenu quasiment l’émeute. En plus, j’étais incognito ce jour-là, avec seulement deux gardes du corps à mes côtés. Des techniciens ont ainsi dû descendre des coulisses, car il fallait absolument me faire sortir du théâtre : ce n’était plus possible. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu’a été la sortie de Lady Oscar au Japon. Le jour de l’avant-première, ils ont semé des tonnes et des tonnes de pétales de roses sur le chemin de 500 mètres qui menaient à la salle de cinéma. En effet, le manga dont le film était tiré s’appelle au Japon La Rose de Versailles


Oui, ce manga est célébrissime…

Il compte une quinzaine de volumes, et c’est pourquoi le personnage a une telle ampleur au Japon, où c’est une espèce de déesse, presque irréelle. J’en ai eu un témoignage dernièrement, lors d’une convention aux États-Unis. Tout le monde était là pour les films d’horreur, mais quand la copine de l’organisateur, qui est japonaise, a vu une photo de Lady Oscar sur mon stand et qu’elle a fait le rapprochement avec moi, elle s’est mise dans tous ses états ! Ensuite, elle m’a confirmé qu’encore aujourd’hui, le manga, le personnage et mon interprétation sont très importants au Japon. Pour autant, du jour où j’ai repris l’avion, je n’ai plus jamais entendu parler des Japonais. Rien, mais rien. Un an plus tard, le producteur du film m’a bien offert d’être mon agent au Japon. Naïvement, j’ai signé le contrat, car il me semblait dommage de ne pas exploiter ma notoriété là-bas. Mais à nouveau, je n’ai plus jamais entendu parler de lui. Des années après, j’ai fait ma petite enquête, et d’après ce que j’ai compris, il m’a plutôt empêchée de décrocher des rôles. Car il voulait garder cette espèce d’innocence, de virginité, autour du personnage.


Pour que vous restiez à jamais Lady Oscar aux yeux du public nippon ?

Oui, et c’est pourquoi les Japonais avaient exigé une actrice inconnue. Au départ, ils avaient envisagé Dominique Sanda, et je crois que Jacques avait suggéré Jane Birkin. Mais même si c’était un peu ridicule, ils craignaient que Jane arrive avec ses bagages « Gainsbourg et compagnie », et que cela altère l’espèce de pureté qui était recherchée pour le rôle. En tout cas, revenir de cette aventure a été très, très difficile. J’avais été traitée comme une reine : six limousines noires m’accompagnaient partout, c’était comme Hollywood dans les années 40. J’avais l’impression de jouer un rôle, qui n’était pas moi du tout mais qu’il était rigolo d’interpréter pendant quelques mois. Il a cependant fallu retourner en Europe, où Lady Oscar n’a jamais été distribué officiellement – il a seulement été montré dans des rétrospectives Jacques Demy. Je me pointais ainsi dans des bureaux de production à Paris pour rencontrer des tas de gens importants comme Barbet Schroeder ou Jodorowsky, avec lesquels j’ai passé des auditions qui n’ont pas forcément marché. Et tout le monde me disait : « Ah oui, c’est toi, la fille qui joué dans le film de Jacques qui n’est jamais sorti. ». D’un certain point de vue, Lady Oscar m’a donc aidée, car ils savaient qui j’étais, et que j’avais déjà joué un personnage principal. Mais d’un autre côté, j’ai dû recommencer un peu à zéro, accepter des rôles de télévision, etc. Enfin, c’était une bonne leçon. Le métier est également fait de choses comme cela, non ?



Et c’est à cette époque que, comme vous l’avez souvent raconté, vous avez signé pour Frayeurs de Lucio Fulci, votre agent anglais vous ayant promis que ce film passerait complètement inaperçu…

Tout à fait. Un agent italien était allé à Londres pour ramener à Lucio des portraits d’actrices blondes aux yeux clairs, au style un peu hitchcockien. Il m’a ainsi choisie sur photo, et je suis allée le rencontrer à Rome. Cela a été une rencontre mythique en elle-même, mais également par rapport au cadre. Nous étions chez cet agent italien, qui était une sorte de personnage fellinien habitant dans un palais décadent. De plus, Lucio était super bien sapé, et c’est d’ailleurs la seule fois que je l’ai vu comme cela. D’habitude, il avait la moitié de son repas répandue sur son pull ! En tout cas, même s’il n’a pas tapé du poing sur la table, Lucio m’a fait comprendre à la fin de l’entrevue que j’avais le rôle. Il m’a cependant dit de retourner à mon hôtel pour lire le scénario. Je l’ai fait, et très franchement, j’ai pensé : « Mon dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? Je ne suis pas du tout sûre que ce soit une bonne idée de jouer là-dedans. ». Même si c’était en partie dû au fait que le script était très mal traduit en anglais, les personnages semblaient n’avoir aucune profondeur, étant juste des marionnettes qui faisaient le joint entre les effets spéciaux. Aujourd’hui, je suis très fière de mon statut d’icône de l’horreur des années 80, mais c’est une autre histoire. À l’époque, je rêvais de drames merveilleux à l’anglaise, dans le style de James Ivory, ou du théâtre de Shakespeare. Et me voilà avec des scènes monstrueuses où des gens se font percer la tête ou vomissent leurs tripes… Car c’est un peu ironique, mais je n’ai jamais été une grande fan de films d’horreur. J’ai donc téléphoné à mon agent, qui m’a demandé : « Fais-tu autre chose en ce moment ? As-tu envie d’aller à New York et à Savannah en Géorgie ? De passer six ou sept semaines à Rome ? ». Enfin, il m’a posé la question la plus importante de toutes : « As-tu besoin d’argent ? ». Comme j’ai répondu oui à chaque fois, il m’a lancé : « Écoute, ma chérie, fais-le, personne ne verra jamais ce film. ». Mon pauvre agent est mort aujourd’hui, mais j’ai presque envie de lui écrire un mot disant : « Personne ne le verra jamais, mon chéri ? ».


À l’inverse d’autres films jugés plus prestigieux à l’époque, les Fulci sont effectivement considérés maintenant comme des quasi-classiques, notamment pour leur atmosphère…

Leur onirisme, oui, oui, oui. Par la suite, on m’a énormément parlé de ces films : on m’a même envoyé des thèses universitaires sur le travail de Lucio Fulci ! Et je suis plus que contente que les trois longs-métrages que j’ai tournés avec lui prennent une place grandissante dans l’Histoire du cinéma. Cela dit, il est difficile d’analyser leur mystère, de comprendre ce qui a fait en sorte qu’ils aient aujourd’hui ce statut. Peut-être que c’est un peu dû au fait que je les ai joués avec autant de professionnalisme – en tout cas, je l’espère – que pour Lady Oscar ou n’importe quoi d’autre. Car, du moment où j’ai accepté de faire quelque chose, j’y vais à fond. Je ne suis pas en train de dire que les autres acteurs n’étaient pas professionnels : au contraire, c’étaient de très bons comédiens. Mais ils avaient davantage l’habitude, car à l’époque, l’industrie cinématographique italienne était si prolifique qu’on pouvait se trouver dans une comédie un jour, et dans un film d’horreur le lendemain. C’est d’ailleurs une chose dont je me suis rendu compte à Rome, et qui m’a beaucoup rassurée : pour les acteurs aussi bien que pour les techniciens, il n’était pas question d’avoir honte de faire de l’horreur. En Angleterre, bien qu’il y ait eu les productions Hammer, le genre restait un peu marginal. Mais en Italie, c’était totalement accepté. Par exemple, certains de mes collègues de travail étaient les enfants d’acteurs italiens connus, comme Carlo De Mejo, qui était le fils d’Alida Valli, ou Antonella Interlenghi, qui était la fille d’Antonella Lualdi et Franco Interlenghi. Et pour eux, c’était tout à fait normal de faire un film d’horreur avec Lucio Fulci. Pareil pour les techniciens, qui étaient les meilleurs de l’époque et avaient travaillé avec les plus grands, d’Antonioni à Fellini. Ils allaient d’un film à l’autre, et à chaque fois, ils y mettaient tout leur savoir-faire. Ainsi, la recette des oeuvres de Fulci tient sans doute à la réunion de nombreux talents.


Quelles indications Fulci vous donnait-il ?

En fait, il ne disait pas grand-chose aux acteurs, sur le plateau. En revanche, quand il n’obtenait pas ce qu’il voulait, il était capable de faire un pétage de plombs monumental. À l’italienne : c’était court, mais c’était une sacrée explosion ! Mais à l’âge que j’ai maintenant, quand je repense au cours de ma carrière, je me rends compte que j’ai adoré ce genre de personnage. Bien que cela m’ait parfois joué des tours, j’ai adoré travailler avec des gens hors-norme, hauts en couleur, et qui étaient en quelque sorte à dompter, pour la jeune comédienne que j’étais. Ceci dit, si j’ai vu Lucio se montrer intimidant avec certaines personnes, il ne l’a jamais été avec moi. Il est vrai que, même si je me démerdais en italien, je ne comprenais pas tout à ses gueulantes, et cela m’a peut-être aidée à ne pas être intimidée ! Mais j’ai surtout pris confiance en moi une fois que j’ai eu compris que quand il ne disait rien, cela voulait dire que c’était bien. Comme je savais en outre qu’il aimait bien, j’ai décidé de continuer dans la même direction et d’assumer mon rôle à tous points de vue, en y allant à fond. Quand je revois la première scène de Frayeurs, celle de la séance de spiritisme, je suis assez étonnée de m’être donnée à ce point. Une autre séquence mythique est celle où je suis enterrée vivante. Il n’y avait pas d’effets spéciaux horribles, mais c’est quand même un peu pervers et malsain de se retrouver dans un cercueil dont le couvercle est refermé pendant quelques secondes. Je suis légèrement claustrophobe, et je me demande si cela ne date pas de ce moment… Cependant, entre les prises, qu’est-ce qu’on a pu rigoler ! Dans la cantine des studios De Paolis, nous déjeunions en portant toujours notre maquillage, et avec les figurants grimés en zombies, nous nous amusions à faire peur aux passants. C’était idiot, mais bon, il fallait bien apporter un peu de légèreté dans tout cela. De plus, Lucio avait EN FAIT un grand sens de l’humour. Peut-être même un sens de l’humour à l’anglaise – assez noir, bien sûr. Même s’il parlait peu, il se lançait parfois dans des anecdotes très drôles, et tranchantes. Cela me faisait beaucoup rire, car j’avais l’impression d’une caricature issue d’une comédie italienne. C’était grandiose, et pour le coup, très différent des attitudes anglaises. Tout le monde ne vous dira pas la même chose de Lucio Fulci, mais moi, j’ai trouvé qu’il était un personnage attendrissant. Impossible, sûrement. Un peu pathétique, en même temps. Torturé, bien sûr. Intellectuel. Multi-facettes, donc forcément intéressant.



Un mot sur vos covedettes masculines, comme Christopher George ?

Le pauvre ! Qui aurait cru qu’il mourrait quelques années plus tard ? De lui, je garde le souvenir d’un grand professionnel, très carré, avec un cigare toujours au coin de la bouche. Lucio, c’était la pipe, et Christopher le cigare. Mais dans ma vie privée, j’étais plus proche de mes partenaires des deux films suivants, David Warbeck et Paolo Malco. J’ai notamment gardé une grande tendresse pour David, même s’il avait une tout autre attitude que la mienne envers le métier. Il était mannequin au départ, et il est tombé dans le cinéma un peu par hasard, à cause de son physique à la James Bond. Il jouait donc pour le fun, sans se soucier de ce qu’il tournait. Mais c’était un personnage hors-norme, qui vivait à Londres dans une ancienne chapelle reconvertie, un endroit de folie où il donnait des fêtes magnifiques. Là encore, qui aurait pensé que David mourrait aussi jeune ? C’était terrible et très triste, même s’il a gardé son sens de l’humour jusqu’à la fin. Quand nous avons enregistré le fameux commentaire audio de L’Au-delà, il ne pouvait plus quitter son lit et était physiquement transformé, car c’était deux ou trois mois avant son décès. Pourtant, on y retrouve tout l’humour cru de David. Bref, il a gardé le sourire jusqu’à la fin, et c’est cela qui est bien. En revanche, je ne suis pas sûre que Lucio ait gardé le sourire jusqu’à la fin, car il était très frustré. Enfin, c’est ce que j’ai appris par la suite, car nos chemins se sont séparés après que j’ai refusé ses films suivants, notamment celui qu’il a tourné juste après La Maison près du cimetière, qui était The Ripper.


Serait-ce L’Éventreur de New York ?

Oui. Je suis sûre que je l’aurais détesté, et je n’ai même pas lu le scénario. De toute façon, à l’époque, je m’étais réinstallée à Londres, car je venais de me marier avec un acteur anglais. En outre, j’avais alors 27 ans, et j’envisageais une autre carrière. C’est toute l’ironie de la chose : je ne voulais pas être cataloguée comme actrice de films d’horreur. Et maintenant, le sort m’a rattrapée et j’ai quand même ce statut de reine de l’horreur des années 80. Enfin, ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les fans. Mais aujourd’hui, j’assume totalement.



Du coup, vous avez commencé à recevoir les offres de jeunes cinéastes fans de Fulci…

Même si je m’étais donnée à fond dans les films de Lucio, je les ai longtemps ignorés, ne les indiquant même pas sur mon CV. Et quand un journaliste me contactait à leur sujet, je refusais systématiquement. Or, ces demandes se sont tellement multipliées que j’ai fini par me dire que je devais voir ça de plus près. Je suis donc partie à Londres – j’habitais à nouveau Paris à l’époque – pour rencontrer un journaliste qui m’a dit : « Mais vous ne vous rendez pas compte de ce qui est en train de se passer autour de ces films, venez avec moi ce soir. ». Il y avait en effet, dans un cinéma Art & essai en plein centre de Londres, un événement très officiel consacré à Lucio Fulci. J’y ai d’ailleurs retrouvé David Warbeck, que j’avais un peu perdu de vue. Par la suite, j’ai participé à d’autres manifestations. Il y a quelques années, au festival de Montpellier, j’ai ainsi présenté Le Venin de la peur, que j’ai trouvé très, très bon. C’est bien sûr très ancré dans les années 70, mais on se demande comment Lucio a réussi à tourner dans Londres de cette manière. Peut-être y est-il allé au culot, comme nous l’avons fait à New York : nous n’avions pas l’autorisation de tourner sur le Pont de Brooklyn, mais nous y sommes allés, c’est tout… Bref, à partir de là, j’ai commencé à m’intéresser davantage à ce qui se passait autour de ces films, jusqu’au jour où Pascal Laugier m’a téléphoné dans le sud de la France, où j’habite depuis plus de dix ans. Il était complètement ému, comme beaucoup de gens que j’ai rencontrés depuis, et il ne faisait pas de doute que le rôle était déjà à moi ! J’ai toujours l’impression que c’est le monde à l’envers : avant, c’était moi qui demandais du travail, et maintenant, je me retrouve avec des metteurs en scène à mes pieds, en train de me dire qu’ils sont fans depuis qu’ils sont tout petits. Cependant, Saint Ange a également été une sacrée aventure, puisque c’était la première fois que je jouais un tel rôle de composition. Et cela m’a donné l’idée de faire un petit come-back. En effet, cela faisait quelques années que je pensais que le métier était un peu fini pour moi, car on est tellement cruel envers les comédiennes au-dessus de la quarantaine. Mais je me suis dit que je pourrais revenir par ce biais, à un âge plus mûr. J’ai ainsi travaillé notamment avec Richard Stanley, qui est un autre auteur culte, mystérieux et haut en couleur. Pour lui, j’ai encore joué un vrai rôle de composition, celui d’une très méchante sorcière qui se transforme en crapaud. Et pourquoi pas ? C’est vrai que ma carrière n’a pas pris la direction dont je rêvais quand j’étais jeune. Mais même si tous les acteurs vous diront qu’ils ont eu une carrière atypique, la mienne l’est particulièrement, et je crois qu’elle me ressemble, finalement. Peut-être ne suis-je pas exactement celle dont j’ai l’air… 





FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE
1979 Les Moyens du bord de Bernard Toublanc-Michel (TV) 
Lady Oscar/Berusaiyu no bara de Jacques Demy
1980 Frayeurs/Paura nella città dei morti viventi de Lucio Fulci
1981 L’Au-delà/… E tu vivrai nel terrore ! L’aldilà de Lucio Fulci 
La Maison près du cimetière/Quella villa accanto al cimitero de Lucio Fulci
1988 Trois places pour le 26 de Jacques Demy
2004 Saint Ange de Pascal Laugier
2006 La Villa du crépuscule de Doug Headline (épisode de la série TV Sable noir)
2011 The Mother of Toads de Richard Stanley (sketch du film The Theatre Bizarre)
2014 Horsehead de Romain Basset





3 FILMS DE LUCIO FULCI EN HD 
SELLE D’ARGENT FRAYEURS L’AU-DELÀ 
Zone B et Zone 2. Artus Films. 
Ces derniers mois, Artus a donné de beaux combos Blu-ray/DVD à trois oeuvres de Lucio Fulci, à commencer par un Selle d’Argent resté jusqu’ici inédit en France. Bonne initiative, puisqu’il s’agit d’une découverte étonnante. La chose tient en effet du western familial, tout en confrontant un garçonnet à une violence constante. Parmi les suppléments, on retiendra notamment le témoignage du compositeur Fabio Frizzi, qui détaille une partition basée sur les déclinaisons d’une chanson folk, selon une méthode déjà éprouvée sur le précédent western du cinéaste, 4 de l’apocalypse. Une foule da’interviews agrémente aussi les éditions de Frayeurs et L’Au-delà. Bien sûr, Catriona MacColl s’y taille la part de la lionne, en racontant des anecdotes célèbres : la fameuse pluie d’asticots, le tournage dans le « hood » situé juste derrière les belles demeures coloniales de Savannah en Géorgie. Mais c’est l’ensemble des souvenirs recueillis qui contribue à cerner la personnalité paradoxale d’un Fulci qui était alors en train de pulvériser les limites du gore. Par exemple, l’amuseur Michele Mirabella révèle qu’il est parti aux États-Unis pour tourner une certaine scène qui deviendra la terreur des phobiques des araignées… juste parce que son ami Lucio voulait avoir un compatriote sous la main pour blaguer entre les prises ! S’y ajoutent deux petits livrets, l’un consacré aux films influencés par Lovecraft (sur Frayeurs) et l’autre aux bandes fantastiques situées dans le climat tropical de la Louisiane (sur L’Au-delà). Mais il ne faut pas oublier non plus les interventions de Lionel Grenier, l’homme du site luciofulci.fr, qui fait notamment deux remarques éclairantes. Primo, comme le giallo Le Venin de la peurFrayeurs recèle un personnage de psy ne comprenant rien aux événements, ce qui prouve que le cinéaste se lançait alors dans une horreur complètement irrationnelle et sensitive. Secundo, Grenier dresse un intéressant parallèle entre L’Au-delà et le mythique Carnaval des âmes de Herk Harvey, le premier film à avoir montré des revenants zombiesques en train de hanter un monde parallèle. Comme quoi, on n’en aura jamais fini d’explorer les oeuvres putrides et ensorcelantes du maestro Lucio Fulci.


Merci à Clarisse Rapp, Franck Lubet et Prof. Thibaut. 

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