Rencontre : Bertrand Bonello réalisateur & scénariste

Le réalisateur de Zombi Child (voir la critique en encadré) nous parle de l’invasion des morts-vivants qui a déferlé inopinément sur le dernier Festival de Cannes, de ses souvenirs du temps où le fantastique rimait avec expression personnelle, et surtout du véritable vaudou haïtien, qu’il est allé filmer sur place de façon presque documentaire… tout en le transportant dans un lieu pour le moins inattendu !
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Le thème du mort-vivant n’est pas entièrement nouveau pour vous. Vous avez en effet présenté votre long-métrage précédent, Nocturama, comme une version inversée du Zombie de Romero…

On me demande souvent si j’ai regardé des films de zombies pour préparer Zombi Child, et je réponds : « Non, pas tellement. ». En fait, ils m’ont plus accompagné sur Nocturama, en particulier Zombie. C’est un des grands films de mon adolescence, que j’ai vu et revu. Je l’ai encore revu avant d’entamer Nocturama, et je le trouve absolument brillant. Ceci dit, « Zombie à l’envers » est juste une formule que j’ai utilisée dans une interview, et je ne sais pas si c’est tant « à l’envers » que cela. Bon, c’est vrai qu’après avoir fait exploser Paris et s’être cachés dans un grand magasin, mes jeunes personnages sont un peu zombifiés, car ils errent dans un entre-deux, dans des espèces de limbes entre la vie et la mort. Sauf qu’ils le font au milieu des logos Chanel et Nike ! Mais réciproquement, ils ont aussi la vision d’un monde extérieur peuplé de cadavres ambulants. Ces questions reviennent en force aujourd’hui, comme le montre ce Festival de Cannes où plusieurs films utilisent la métaphore du mort-vivant pour parler d’une humanité zombifiée par l’organisation du travail, par les téléphones portables, par la société de consommation. Tout le monde me demande pourquoi des auteurs comme Jarmusch s’y sont mis. Mais cela me semble assez naturel qu’ils repassent aujourd’hui par le cinéma de la peur pour parler de leurs propres peurs. Cela fait sens que ces auteurs aient envie de passer par le genre pour exprimer quelque chose, comme c’était le cas autrefois.


Car vous pensez que cela s’était perdu ?

J’ai grandi à la campagne, et mon vidéoclub n’était rien de plus qu’un petit rayon chez un marchand de journaux, où il n’y avait que des films d’horreur, ou des pornos. Mon premier rapport personnel au cinéma a donc touché aux films d’Argento, Carpenter, Lucio Fulci, Romero, Tobe Hooper, Cronenberg… C’était simplement cela que nous regardions, sans vraiment nous douter que cela pouvait aller au-delà du divertissement. C’est seulement plus tard que je me suis aperçu que oui, c’étaient des bons films ; oui, c’étaient de bons cinéastes ; oui, c’était de la bonne mise en scène ; oui, derrière les histoires fantastiques et d’horreur, il y avait quand même une vision du monde. Plus tard, j’ai un peu perdu le lien avec le fantastique, car je pense que le fantastique a lui-même perdu le lien avec le monde. Ce qui était très beau dans les films dont je parlais, c’était qu’ils étaient très premier degré, au sens où les cinéastes mettaient vraiment en scène les peurs que leur inspirait le monde. Ensuite, cela s’est perdu au profit du pur divertissement, du second degré, du cynisme, etc. J’ai cependant l’impression que le premier degré est en train de revenir, grâce à l’arrivée de personnes comme Jordan Peele et d’autres. Je trouve cela intéressant, car il ne s’agit plus juste de faire un blockbuster du samedi soir.


Vous citiez John Carpenter. À Cannes, vous lui avez remis le Prix du Carrosse d’Or, décerné chaque année par la Société des Réalisateurs de Films, la SRF…

Quand je faisais Nocturama, je pensais beaucoup à deux films : Zombie, et également Assaut de Carpenter. Mon scénario montrait aussi des gens très différents les uns des autres, enfermés dans un lieu à cause d’une menace extérieure, devant réapprendre à créer une microsociété. Et Assaut m’a justement montré comment le cinéma d’action pouvait revêtir un caractère politique. Pour être très honnête, je trouve que certains films de Carpenter ont bien vieilli, et d’autres beaucoup moins. Mais là n’est pas la question : pour moi, il est un cinéaste important. Comme nous avions honoré Martin Scorsese l’année dernière, nous nous demandions vraiment qui pourrait lui succéder. Mais à un moment, quelqu’un a proposé John Carpenter, et tout le monde a été ravi. Je crois qu’à la SRF, personne n’osait dire son nom. Pourtant, une fois qu’il a été cité, chacun de nous s’est écrié : « Génial ! Génial ! ». En effet, Carpenter représente tout ce que nous voulons exprimer en décernant ce prix. Le Carrosse d’Or récompense une carrière, mais aussi l’esprit d’indépendance. Et pendant sa masterclass, Carpenter a justement parlé de son rapport difficile à l’industrie du cinéma. Par ailleurs, je trouvais assez génial que ce soit nous qui le fassions venir à Cannes pour la première fois de sa vie !


Vous-même, vous avez réalisé Zombi Child avec un budget bien moindre que celui de vos films précédents…

En février 2018, j’ai terminé d’écrire un scénario qui, pour le coup, est du fantastique. C’est une adaptation très très libre de La Bête dans la jungle de Henry James, couvrant quatre époques : 1910, 1936, aujourd’hui, et 2044. L’histoire raconte le trajet d’une femme qui meurt et ressuscite plusieurs fois, tout en suivant l’évolution du Mal à travers le siècle. On a donc l’effondrement de l’Europe, la montée du nazisme, l’amnésie générale d’aujourd’hui, et enfin la dictature technologique de demain. J’ai deux versions du script : une de 2h15 ou 20 pour le cinéma, et une de quatre fois une heure qui serait pour une série télé. Mais en y mettant le point final, j’ai compris que ce projet serait un peu cher et narrativement complexe, et donc très long à financer. J’ai ainsi eu envie, en attendant, de tourner très rapidement un autre film, qui serait prêt pour le printemps 2019. Et comme j’ai des cahiers de notes un peu partout chez moi, je suis retombé sur des choses écrites il y a 15 ans. À ce moment-là, un de mes ami [...]

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