Reality Check

Une petite causerie avec William Friedkin, ça ne se refuse pas. D’autant que le bonhomme est là pour défendre Bug, son meilleur film depuis des lustres. Si le silence est d’or, les mots de monsieur Friedkin sont de diamant…
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Qu’est-ce qui vous a poussé à mettre en scène cette adaptation de la pièce de Tracy Letts ?
J’ai trouvé le script merveilleux. Les personnages et les situations m’ont semblé uniques, je n’avais jamais rien vu de tel. J’ai donc travaillé avec Tracy pour adapter ce script, en prenant soin de conserver l’« intimité » de la pièce, voire même de l’accentuer. Je comprends ces personnages, c’est comme si je les connaissais. Durant toute ma carrière de réalisateur, je ne pense pas avoir eu entre les mains plus de dix scripts de cette trempe, qui m’aient autant attiré.

Avez rencontré des difficultés en essayant de monter le projet ?
Non, nous avons fait Bug chez Lionsgate, avec qui je voulais vraiment travailler. C’est un petit studio, mais ils ont connu de gros succès avec des films modestes. Ils produisent le genre de longs-métrages que les majors dédaignent. Ces dernières préfèrent balancer leur argent par les fenêtres en finançant de gros budgets qui ne rapportent pas un kopeck. 

Bug comporte de multiples niveaux d’analyse. On peut y voir une histoire d’amour tragique et désespérée, ou bien le récit d’une rencontre entre deux êtres esseulés qui vont trouver un sens à leur vie, ou bien encore un commentaire sur une certaine misère sociale et affective…
C’est un peu tout cela en même temps. Je le vois personnellement comme une histoire d’amour tordue entre deux paumés. La plupart des gens que je rencontre en Amérique sont eux-mêmes paumés. Et j’imagine que partout dans le monde, des gens vivent dans des réalités séparées, ce qui explique les nombreux conflits qui ravagent la planète. Prenez n’importe quelle guerre, et considérez les motivations de chacun. Vous vous direz : « Comment peut-on penser ainsi ? ». Pourtant, cela fait partie de l’identité de ces gens, cela les définit en tant qu’individus. 

Ce qui peut mener un individu à des actes inconcevables. Hier, j’ai vu dans le journal qu’un homme avait tué son voisin parce que celui-ci mettait sa musique trop fort…
Incroyable… Mais ces choses-là se produisent partout, tout le temps. Les gens pètent un plomb, on ne sait pas pourquoi…

Serait-ce parce que nous avons oublié le sens profond de notre humanité ?
(Friedkin lève les bras dans un geste fataliste - NDLR) L’avons-nous jamais su ? Si l’on considère l’Histoire du monde, il y a toujours eu de la violence, des conflits. Pourquoi ? La Terre est un paradis, et la vie est belle et magnifique. Mais pas pour certains. C’est très triste. 

Il y a une thématique que l’on retrouve souvent dans vos films : un personnage que tout le monde, et notamment la société, juge mauvais, mais qui a en lui une part d’humanité que personne ne lui reconnaît…
C’est tout à fait vrai. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui soit totalement bon ou totalement mauvais. Même Hitler avait de bons côtés. Il a accompli de très belles choses. Pas pour le monde, bien sûr, mais au cours de sa vie, pour ses proches. Sa mère était atteinte d’un cancer incurable. Son docteur était juif, il s’appelait Lévy. Hitler a longtemps économisé pour payer ce docteur Lévy afin que celui-ci prenne soin de sa mère. Puis elle est morte. Hitler est devenu chancelier. Il a convoqué le médecin et lui a dit : « Je pense que vous devriez quitter l’Allemagne, la situation va devenir vraiment difficile. Je vais m’arranger pour que vous puissiez partir en toute sécurité. ». Lévy est allé à New York, et a pratiqué la médecine là-bas. Il est mort en 1951. Il a publié un livre sur Hitler et l’amour de ce dernier pour sa mère. Pour nous, Hitler est le Diable incarné, mais il y avait en lui une part d’humanité. C’est pareil pour chacun de nous, nous sommes le théâtre d’une lutte constante entre nos bons et mauvais côtés. Et c’est en partie de cela que parle Bug.

La façon dont vous décrivez la paranoïa des protagonistes est assez fascinante. Elle les plonge dans la folie, mais leur permet également de vivre des moments de pur bonheur, qu’ils n‘auraient jamais expérimentés dans d’autres circonstances. Quelque part, c’est un peu la philosophie « live fast, die young », non ?
« Live fast, die young and have a good looking corpse. » (« Vis intensémen [...]

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