Les Mondes merveilleux

Au sein d'une production BD standardisée à l'extrême, Arkadi constitue une œuvre à part, une invitation à l'imaginaire de tous les instants qui a nécessité 20 ans de travail à son géniteur, Philippe Caza.
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En plus des BD, vous illustrez beaucoup de couvertures de romans de SF et de Fantasy, des suppléments de JDR sans parler de votre travail pour le cinéma. Cela vous permet de toucher un public assez disparate et de toutes générations. Malgré sa complexité, j'ai l'impression qu'Arkadi s'adresse à votre lectorat adolescent. 
C'était en tout cas mon intention de départ. J'ai composé ce récit en partant d'idée notées sur des cahiers quand j'étais encore au lycée, à moins de vingt ans, donc, histoire de retrouver en moi des sentiments adolescents – encore présents – qui pourraient toucher un public du même âge. Le personnage d'Arkadi est bien sûr le représentant de cette optique. Mais évidemment, j'y ai mêlé tout un tas d'éléments plus récents, plus adultes, si on veut, et, sans vraiment m'en rendre compte, j'ai construit quelque chose de finalement plus complexe que je ne le croyais. Je touche donc principalement un public adulte, mais je suis ravi quand, au cours d'une séance de dédicace, je vois des gamins de quinze ou seize ans.

Vingt ans se sont écoulés entre le premier et le dernier tomes d'Arkadi. La genèse de ce récit remonte même à votre adolescence. Vous devez éprouver une grande satisfaction à avoir bouclé la boucle ?
Oui ! Bouclé la boucle, c'est bien le terme ! J'en suis vraiment très heureux, surtout que la série a été en danger quand, au cours du tome 6, son premier éditeur, les Humanoïdes Associés, m'a demandé de l'interrompre. Or, c'est une série composée comme un roman, en vue d'une fin, et dont chaque tome est un chapitre. Il était donc très frustrant pour moi comme pour les lecteurs de la voir s'interrompre au chapitre 6 ! Donc encore merci à Delcourt de m'avoir permis de la clore.

Visuellement, Le Monde d'Arkadi est très riche, c'est un pont jeté entre la SF et la Fantasy, entre la BD franco-belge et les comics américains. Est-ce que ça a été difficile d'élaborer un tel univers ? 
Sur le plan du scénario, dès le départ, je voulais jouer de ce contraste : le monde barbare (Fantasy) côtoyant le monde hypertechnologique (SF) et évidemment, ça entraîne le même contraste sur le plan graphique. Et du coup l'occasion de jouer de toutes mes envies graphiques, préférences et influences. Bien sûr il y a du Buscema, celui du Surfer, dans Or-Fé, mais aussi celui de Conan, dans Arkas. Il y a du Kirby dans les décors style « techno lourde » de la forge de Hé-Fa-Is, ou dans Pro-Mé… et bien d'autres références. Mais il y a eu aussi les questions architecturales. La création de Dité a été un gros problème : j'avais le concept, je voulais cette ville en entonnoir, en référence à l'enfer de Dante, à part que je voulais cela hyper clean, sans ombre, et non divisé en cercles concentriques, mais en spirale… Et que ça soit très mathématique, comme un design par ordinateur… à part qu'à l'époque, je n'avais pas l'équipement et que, de toute façon, il m'aurait fallu un computer du CERN pendant un mois pour le faire. Au départ, ça a donc été une maquette en bois et en carton… Quinze ans plus tard, un ami m'a fait Dité en 3D sur son PC en quelques jours, ce qui m'a bien servi à partir du tome 7…  J'ai aussi recueilli énormément de documentation de paysages, pour que même les déserts soient variés, que le plaisir visuel du lecteur se renouvelle sans cesse – et aussi mon plaisir d'auteur, que je conçois un peu comme ça : faire surtout ce que j'aime faire, mais aller toujours au delà, me forcer à faire des trucs pas toujours évidents à la base, en pousser d'autres le plus loin possible (la très sombre et osseuse descente au cœur de la Terre, au tome 9, par exemple). Et puis, en dehors de ces envies, envies de dessin, envies de « donner à voir », il y a une certaine rigueur logique : même si je ne suis pas vraiment dans le réalisme scientifique, je tiens à une cohérence interne : poser des hypothèses climatiques, par exemple, ça a des conséquences sur ce qu'il y aura à dessiner, en paysages, costumes, etc. D'un côté, ça contraint, c'est une logique à respecter… D'un autre côté, ça aide, parce que, justement, il y a une logique, donc une ligne de conduite.

Arkadi fait partie d'une veine de SF dystopique matinée de Fantasy qui parle en filigrane de notre présent. L'écologie est au centre de votre oeuvre depuis belle lurette. Jean-Pierre Andrevon (romancier et journaliste à L'Écran Fantastique) me disait qu'il vous avait rencontré lors d'une manifestation contre l'ouverture d'une centrale nucléaire en 1969 !
C'est vrai, oui, on est sur le même registre, avec Jean-Pierre, même si on n'est pas d'accord sur tout ! L'inquiétude et la protestation écologique étaient déjà présentes dans Les Scènes de la vie de banlieue et dans L'Âge d'Ombre, elle est là aussi, dans Arkadi : la Terre s'est arrêtée de tourner parce que l'homme a abusé d'elle — c' [...]

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