Légendes : Richard Franklin

Pur transfuge de la ozploitation (le cinéma d’exploitation australien), biberonné au cinéma d’Alfred Hitchcock, Richard Franklin n’égale pas en notoriété ses compatriotes George Miller ou Peter Weir. Il n’en est pourtant pas moins l’un des chantres du 7e Art de son pays, l’un des premiers à l’avoir massivement orienté vers l’exportation décomplexée…
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Le 11 juillet 2007 disparaissait Richard Franklin, victime d’un cancer de la prostate. Un départ discret, peu relayé par la presse, un peu à l’image de sa carrière. Une partition inachevée. Franklin vient au monde le 15 juillet 1948 à Melbourne, Australie. Il manifeste rapidement une passion débordante pour le cinéma. À dix ans, il tourne ses premiers courts-métrages. À douze, il découvre Psychose et décide qu’il en fera son métier. Il n’a pas encore fêté ses vingt ans qu’il s’installe à Los Angeles pour suivre les cours de cinéma de l’UCLA. Il y croise George Lucas, Robert Zemeckis, John Milius, John Carpenter… et John Ford ! Plus déterminé que les autres étudiants, il fait sensation en parvenant à convaincre Alfred Hitchcock de se prêter à une master class sur La Corde. « Pendant trois heures, il a répondu à toutes les questions » se souviendra toute sa vie Richard Franklin. « Quant à moi, naturellement chargé d’animer la rencontre, j’étais pétrifié. » Satisfait de l’expérience, le grand homme le remercie en l’invitant sur le tournage de L’Étau. Il récidivera en l’accueillant plus tard sur celui de Complot de famille. Ses études à l’UCLA, Richard Franklin les achève sur Exit, un court-métrage qui se déroule dans une seule pièce, « quelque chose dans le style de La Corde ».



SEXE POUR RIRE
Plutôt que de tenter sa chance à Hollywood, Richard Franklin choisit après ses études de revenir en Australie, où l’industrie cinématographique, naguère microscopique, se développe peu à peu. Il fait pourtant ses débuts de réalisateur à la télévision, sur la série policière Homicide dont il ne tourne pas moins de onze épisodes. « Une bonne école » se rappelle-t-il. « Homicide m’a permis de passer de la théorie à la pratique. » Et d’acquérir l’expérience nécessaire à un premier long-métrage pour le cinéma. Ça sera, en 1975, The True Story of Eskimo Nell, une modeste production estimée à 187.000 dollars locaux et qui, dans un style nonchalant, raconte comment, à l’époque de la ruée vers l’or, un idiot borgne et voyeur s’acoquine avec un cowboy coureur de jupons pour retrouver la trace d’Eskimo Nell, une prostituée légendaire. Entre le western et la comédie, The True Story… passe surtout pour être l’un des premiers films érotiques australiens, un classement justifié par une poitrine dévoilée et la nudité frontale de la comédienne Abigail. « Non, il ne s’agit pas d’un film érotique » rectifie Richard Franklin. « The True Story of Eskimo Nell relève plutôt de Macadam Cowboy, les rapports des deux principaux personnages étant proches de ceux de Jon Voight et Dustin Hoffman. J’ai essayé de le faire aux États-Unis, où l’on produisait alors beaucoup de westerns révisionnistes, mais le personnage d’Eskimo Nell y est totalement inconnu. Il n’y a qu’en Angleterre, en Australie et au Canada qu’on le connaît. » Le film sort à peine dans ces contrées. Sérieuse déconvenue pour son auteur, qui s’attendait à profiter de l’engouement du public austral pour les comédies paillardes. Un flop aggravé par une polémique liée au mode de financement du projet (l’argent du contribuable en grande partie !). Richard Franklin ne se décourage pas pour autant. Quitte à être accusé de donner dans l’érotisme, il enfonce le clou avec son deuxième long-métrage, Fantasm, signé sous le pseudonyme de Richard Bruce. Pastiche des bandes scandinaves d’éducation sexuelle, le film s’articule autour des dix fantasmes féminins les plus courants, dont débat un sexologue. « Le but était d’en rire » commente le réalisateur. « En dix ou onze jours, le film était tourné, presque improvisé. De mon point de vue, Fantasm n’est pas un long-métrage classique ; il s’agit plutôt d’un bout à bout de courts-métrages d’étudiant, à la seule différence que je les tous ai réalisés. Ce n’est pas que j’en ai honte, mais, quand il s’agit de dérouler ma filmographie, j’évite de le citer. »



L’HÔPITAL EN FOLIE
Contre toute attente, Fantasm connaît un succès considérable dans son pays d’origine et s’exporte un peu partout. « Nous n’en attendions pas tant » applaudit Richard Franklin. « Ses recettes ont permis de financer un projet auquel je tenais beaucoup, Patrick. Avec son scénariste, Everett De Roche, que j’avais rencontré à mes débuts sur Homicide, nous attendions depuis deux ou trois ans l’opportunité de pouvoir enfin le tourner. Un film international dans le sens où, jamais, quelqu’un n’y parle de l’Australie. » D’ailleurs, il se déroule pour l’essentiel dans l’une des chambres d’une clinique privée. Fraîchement engagée, une infirmière y fait la connaissance d’un patient très particulier : un jeune homme qui, bien que dans un état végétatif depuis quatre ans, agit par la pensée sur son environnement, parfois de façon très violente lorsqu’il est contrarié.
Si les deux premiers longs-métrages de Richard Franklin donnaient l’impression d’un certaine désinvolture, Patrick se situe aux antipodes : intense, rigoureux, implacable dans la conduite du suspense. Même si, en cette année 1978, La Grande menace repose sur un principe identique, l’impact du film est considérable. « Patrick a nécessité un travail important » pointe le réalisateur. « D’abord sur le scénario. Il était beaucoup trop long à la base, dans les 250 pages. Il a fallu couper, se concentrer sur certains événements et personnages. » Sous la pression amicale du réalisateur, Everett De Roche consent au sacrifice de dizaines de pages. « Sous la plume d’Everett, Patrick était à l’origine un type suicidaire essayant de garder le contact avec sa femme » intervient Richard Franklin. « J’ai jugé plus intéressant d’en faire quelqu’un d’autre, de plus trouble et dangereux, coupable du meurtre de sa mère et de son amant. » Une déclinaison du Norman Bates de Psychose ? Richard Franklin l’admet, lui qui dissémine nombre d’allusions à Alfred Hitchcock tout au long du récit, de Fenêtre sur cour à La Maison du Docteur Edwardes en passant par Le Grand alibi et La Mort aux trousses. « Sachant comment Hitchcock travaillait, je lui ai beaucoup emprunté, en commençant par tout story-boarder minutieusement en dépit de mon incapacité à dessiner correctement. Je me suis également muni d’une boîte à chaussures remplie d’accessoires pour maison de poupée. Tous ces jouets m’ont permis, pendant des mois, d’étudier les angles de prises de vues, d’envisager la position des comédiens en fonction de la caméra. D’autant plus utile qu’une partie de l’action prend pour cadre une petite chambre. » Une préparation sérieuse, qui ne laisse rien au hasard. « En revanche, le tournage fut beaucoup plus drôle, du moins jusqu’à ce que Robert Thompson, l’acteur principal, se blesse sérieusement au dos. Il restait encore à tourner la séquence où il se redresse, à la fin. Des prises vraiment pénibles. Exception faite de cette scène toute en ironie, je n’avais pas mesuré à quel point les codes habituels du thriller imprégnaient mon inconscient, du moins jusqu’à une projection à l’American Film Institute où les spectateurs riaient. Je l’ai d’abord mal pris, n’ayant pas eu l’intention de faire dans le comique. Ce n’est qu’après avoir reçu un prix dans le cadre de cette manifestation que je me suis rendu compte que j’avais, sans en être conscient, versé dans le postmodernisme, que les références et l’autodérision transparaissaient de manière évidente. Le public l’avait perçu, et s’en amusait. » Richard Franklin avoue même qu’en choisissant un interprète principal au visage aussi étrange que celui de Robert Thompson, il avait déjà cédé au second degré, à la parodie à froid. « Une découverte de Barbi Taylor, ma coproductrice » indique-t-il.
L’élagage de Patrick se poursuit au montage, le film passant de deux heures dix à une heure cinquante. Une demande du producteur Antony I. Ginnane. « Elle était justifiée » déclare Richard Franklin. « Par d’ailleurs, Anthony s’est avéré un partenaire idéal, un soutien permanent. Jamais il n’a interféré dans mon travail. Jamais. »



ON THE ROAD AGAIN 
Fort de l’accueil réservé à Patrick, le tandem Richard Franklin/Everett De Roche se reconstitue à vitesse grand V. D’abord pour un Patrick II [...]

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