Légendes : Paul Verhoeven /1ère partie

En un film, un seul, il a chamboulé le paysage du cinéma de science-fiction et d’action des années 80. Un seul. Et pourtant, à la base, rien ou presque ne le prédestinait à guider les tirs en rafale du flic le plus coriace de l’écran.
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« Je suis enterré de mon vivant » déplore Paul Verhoeven en 2014. « Regardez : déjà deux remakes de mes films. Généralement, on attend que les gens soient morts pour ça ! » Et le réalisateur de taper sur les « reboots » de Total Recall et RoboCop. « Ils manquent cruellement d’humour » leur reproche-t-il, désagréablement surpris que le premier ne se déroule pas sur Mars, à l’instar du sien.
Pendant ce temps, lui ne tourne pas. Ou rarement. En clair, les producteurs le dédaignent, avec une persistance telle que ses projets avortés ne se comptent plus : L’Affaire Thomas Crown 2, le thriller domestique The Surrogate, The Hidden Force (l’émergence du fondamentalisme religieux dans un cadre colonial), le polar One Step Behind, Solace (une médium aux trousses d’un serial killer), Void Moon (une voleuse contre la mafia de Las Vegas), Official Assassins (quand Soviétiques et Américains se disputent des savants nazis), Batavia’s Graveyard (la plus grande défaite navale des Pays-Bas), des biopics de Raspoutine, de Hitler, du magicien Harry Houdini (susceptible d’être incarné par Tom Cruise) et de la suffragette Victoria Woodhull (Other Powers), Paperboy (où se croisent récit policier et critique de la presse), Azazel : The Winter Queen (une enquête dans la Russie tsariste)… Une version de la vie de Jésus Christ n’est pas le moindre de ces faux départs. Paul Verhoeven l’athée en tire un livre, Jésus de Nazareth, confrontation de la réalité historique et des faits mentionnés dans la Bible. « Je n’ai toutefois pas renoncé au film ! » prévient son auteur au moment où il travaille sur Elle, ses premiers pas dans le cinéma français. D’après un roman de Philippe Djian, Elle illustre la revanche que prend la cadre dirigeante d’une grande entreprise (Isabelle Huppert) sur son violeur. Un « rape and revenge » que Paul Verhoeven illustre à 77 ans. Toujours vert, en prise directe avec quelques-uns des thèmes qu’il affectionne : sexe, violence. Du pain « béni ».


TIR À VUE 

Cinéaste, Paul Verhoeven le devient progressivement. D’abord au contact d’un professeur qui, lors d’un séjour scolaire en France, lui fait découvrir des grands classiques du cinéma. Au début des années 60, il tourne deux courts-métrages puis, pendant son service militaire dans la Marine Royale, il récidive, dans un style emprunté aux James Bond, avec un documentaire consacré à la création du corps des fusiliers marins néerlandais (Het korps Mariniers). Rendu à la vie civile, il aurait pu mettre à profit un doctorat en sciences et mathématiques pour embrasser la profession d’enseignant, comme en rêvaient ses parents. Il préfère intégrer les rangs de la télévision hollandaise, ceci dans un état d’esprit particulier. « À 26 ans, j’ai hésité entre deux métiers : prophète et cinéaste ! » confesse-t-il. « Je faisais alors partie d’une secte assez dure, les Pentecôtistes. J’ai à ce moment-là traversé une assez grave crise religieuse. D’ailleurs, j’ai failli devenir psychotique. Je n’ai pas perdu l’esprit. J’ai pris le chemin de la réalisation. »
Un deuxième documentaire revenant sur un « illustre » nazi néerlandais (Portret van Anton Adriaan Mussert), la série Floris (le Thierry la Fronde local), ainsi qu’un troisième court (The Wrestler dans lequel un père s’immisce dans la vie sentimentale de son fils) précèdent sa première réalisation destinée au grand écran, Qu’est-ce que je vois ?, portrait tragi-comique de deux prostituées expertes en fantasmes. Deux ans plus tard, Paul Verhoeven rencontre le succès avec Turkish délices, récit des amours d’un artiste bohème et d’une jeunette issue de la petite bourgeoisie. Un film chaud, marqué par des scènes d’amour très charnelles. « Je dois admettre que j’aime choquer le public » reconnaîtra un peu plus tard le réalisateur. Ses deux réalisations suivantes, Katie Tippel (l’ascension d’une ancienne prostituée dans la haute société des années 1880) et Soldier of Orange, suscitent la controverse. Surtout le second, dont la description de la résistance hollandaise à l’occupation nazie déplait aux anciens combattants, révoltés par « l’absence de patriotisme » de la démarche et déconcertés par un humour décalé. Ce n’est rien en comparaison de Spetters, dont le réalisme sans fard, la férocité et le refus des bonnes manières secouent l’ancienne République batave. Les spectateurs et la presse néerlandaise ne goûtent effectivement que très peu cette histoire de délinquance juvénile et de viol collectif homosexuel. Un collectif anti-Spetters appelle même à son boycott pendant que la censure lui tombe dessus à bras raccourcis. « Peut-être ma carrière aurait-elle pris une autre direction si je n’avais pas fait Spetters, un film plein de colère » explique Verhoeven. « J’ai peu après appris que Steven Spielberg, qui avait pourtant apprécié Soldier of Orange, avait renoncé à me recommander à George Lucas en vue de réaliser Le Retour du Jedi. Spetters l’avait si fortement marqué qu’il a sans doute eu peur que les Jedis se mettent à forniquer à l’écran ! » 
À l’époque, à l’occasion d’une première tentative d’expatriation, le réalisateur et son scénariste Gerard Soeteman proposent à la Warner une adaptation du Monstre sur le seuil de Lovecraft, implantée dans le cadre géopolitique du début des années 80. Refus. Pour la Columbia, il est question qu’il porte à l’écran La Mort n’est pas une fin d’Agatha Christie, qui sera ensuite annulé pour cause de changement d’état-major du studio.

LE SLIP ROUGE SUR LA CROIX 

C’est dans une atmosphère quasi délétère que Paul Verhoeven tourne Le Quatrième homme, thriller dans lequel un écrivain catholique gay s’éprend d’une jolie blonde, veuve noire maîtresse de l’éphèbe dont il recherche les faveurs. Une tueuse… « Elle s’inspire d’une personne que l’auteur du livre, Gérard Reve, m’a présentée pendant le tournage. Comme dans le film, elle travaillait dans un salon de coiffure. Sans doute pas une meurtrière, mais, par coïncidence, trois de ses amis les plus intimes ont été assassinés. L’un d’eux avait eu un oeil arraché. » Une énucléation que le réalisateur reprend à l’écran, séquence-choc parmi les plus fortes d’un film où le surnaturel naît des fantasmes et hallucinations du héros. Quand par exemple, dans une église, celui-ci substitue au Christ en croix un Adonis en slip rouge moulant. L’image emblématique d’une oeuvre dont l’auteur avoue les influences sans se faire prier : le surréaliste Un chien andalou de Buñuel et Dali, La Maison du docteur Edwardes d’Alfred Hitchcock… « J’ai aussi repris une idée du Loup garou de Londres : le rêve à l’intérieur du rêve. Je l’ai ensuite avoué à John Landis. Il m’a répondu : « Oui, j’ai bien pensé en voyant ton film qu’il y avait là quelque chose de familier ! ». J’ai ajouté : « Et pour cause, je t’ai volé la séquence ! ».
Hautement référentiel, Le Quatrième homme n’en demeure pas moins original, audacieux, inattendu. Il marque aussi un tournant dans le parcours de son réalisateur, celui-ci abandonnant le style brut de la plupart de ses précédents films pour quelque chose de plus sophistiqué, notamment impulsé par le chef-opérateur Jan de Bont. U [...]

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