Légendes : Byron Haskin

À l’instar de celui de beaucoup de pionniers de la SF américaine des années 1950, le nom de Byron Haskin demeure toujours inconnu ou presque. Pourtant, il fut l’un des artisans les plus talentueux de Hollywood, comme l’a bien sûr démontré La Guerre des mondes, mais aussi d’autres faits d’armes moins connus…
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Dans les années 1920, il suffisait de grimper dans une voiture avec un ami et de prendre la direction de Los Angeles pour forcer son destin. C’est ce que fait Byron Haskin qui, après ses études, sera d’abord développeur de pellicule dans un laboratoire photographique, dessinateur pour des journaux de San Francisco puis membre de la Marine pendant son service militaire. Un jour de 1919, son copain Harry Hagenah lui demande : « Je descends sur Hollywood. Tu m’accompagnes ? ». Six cents kilomètres plus bas sur cette côte ouest tellement différente de ce qu’elle est aujourd’hui, les deux jeunes hommes s’installent dans un hôtel bon marché de Pico Street. Un séjour de six mois. Premier contact avec le monde du cinéma : pique-assiette dans une fête où se côtoient vedettes et gangsters, tous un verre d’alcool à la main en dépit de la Prohibition. Seconde étape : figurant. Troisième : du culot et un pas assuré. « Bien déterminé à trouver un travail, je me suis introduit dans les vieux Brunton Studios que j’ai traversés sans que personne ne me questionne sur ma présence » se souvient Byron Haskin. « J’ai dit à la secrétaire : « Je recherche un travail en tant qu’assistant caméraman. Je connais bien les caméras. ». » Le jeune homme connaît surtout celle de son père, plutôt archaïque, mais dotée d’une lentille performante. « La fille m’a dirigé vers un homme posté dans la pièce : « Veuillez vous adresser à H. Lyman Broening, notre chef-opérateur. Nous sommes sur le point de commencer un film ! » Entre Broening et cet intrus qui ne manque pas d’aplomb, le courant passe bien. « J’étais bien sûr un amateur, mais, à ce moment-là, à Hollywood, qui ne l’était pas ? » Après une longue période d’essai d’une année, Byron Haskin signe avec la firme un contrat de trois ans comme premier opérateur caméra. Le début d’une carrière aussi longue que variée qui, dans un premier temps, se concentre sur le cadre et la lumière. L’ancien dessinateur de presse accède vite au rang de directeur photo à part entière. Parallèlement à ses 34 crédits d’opérateur en chef, il développe « par la force des choses » un don pour les effets spéciaux optiques, sa fonction nécessitant de plus en plus d’ajouter à l’image des éléments qui n’y figurent pas en réalité. À ce titre, Byron Haskin apporte sa contribution à une cinquantaine d’autres films, dont d’importantes productions telles Arsenic et vieilles dentelles, Le Vaisseau fantôme, La Piste de Santa Fé, La Caravane héroïque, Les Conquérants, La Vie privée d’Elisabeth d’Angleterre, Les Fantastiques années 20… Une activité dans laquelle il se montre si compétent qu’elle ralentit son accès à la réalisation.




MARS EN GUERRE 
Lorsque, en 1952, à plus de 50 ans, il met en scène La Guerre des mondes, Byron Haskin a déjà réalisé une douzaine de films. Une activité qu’il pratique par intermittence, lorsque la confection d’effets spéciaux lui en laisse le temps. Son genre de prédilection ? Tous. Des mélodrames muets (Supplice de femme), des comédies sentimentales tout aussi muettes (Matinee Ladies, Irish Hearts), de l’aventure exotique avec tigre affamé de chair humaine (Man-Eater of Kumaon), un Tarzan animé par Lex Barker (Tarzan et la reine de la jungle), des films noirs (L’Homme aux abois, La Tigresse), trois westerns pour l’acteur Edmond O’Brien (Le Sentier de l’enfer, La Ville d’argent, Les Rivaux du rail) et même une adaptation de L’Île au trésor pour Walt Disney ! Le cinéaste tout terrain par excellence, catégorie série B, même si, avec L’Homme aux abois, il dirige une star en la personne d’un Burt Lancaster qu’il retrouvera bientôt dans Le Roi des îles.
Byron Haskin cultivera toujours cet éclectisme, malgré sa réputation grandissante « de spécialiste de la science-fiction », comme il l’affirme lui-même. Cette réputation, il la doit d’abord à La Guerre des mondes, un projet dont lui parle d’abord Don Hartman, vice-président de la production de Paramount. « Il y était farouchement opposé » se rappelle le réalisateur. « Je l’ai vu se saisir du scénario et le jeter dans la corbeille à papier, en maugréant : « Je ne veux pas que mon nom soit associé à ce tissu d’idioties. C’est vraiment trop nul. ». » L’affaire aurait pu s’arrêter là si, au sein du studio, le film n’avait pas eu des partisans : Byron Haskin donc, mais également le producteur George Pal, initiateur du projet, D.A. Doran (un homme d’influence, sans fonction officielle), et Y. Frank Freeman, le grand patron de la firme. « Frank Freeman a organisé une réunion secrète pour en discuter. Il m’a immédiatement demandé si j’y croyais ou pas, s’il y avait là matière à un bon film. J’ai répondu : « Oui, je le pense sincèrement. ». Nous étions tous d’accord là-dessus ! Et c’est ainsi que La Guerre des mondes s’est monté dans le dos de Don Hartman. » Une gestation qui passe par la réécriture d’un script qui, plutôt que l’Angleterre victorienne de H.G. Wells, devra se dérouler dans les États-Unis du début des années 1950, à l’instar de la version radiophonique d’Orson Welles. « J’avoue que nous avons beaucoup modifié les caractéristiques du livre, car il était inconcevable que l’on mette en scène des machines de guerre extraterrestres à l’aspect de gros réservoirs d’eau portés par de longues jambes grinçantes, et qui terrorisent des protagonistes ruraux directement sortis d’un roman d’Agatha Christie, depuis le vicaire jusqu’au majordome. » Avec le scénariste Barré Lyndon, Byron Haskin biffe presque l’intégralité du premier script pour repartir sur de nouvelles bases : il introduit l’usage de la bombe atomique contre les Martiens, transforme le héros en physicien, sa fiancée en professeur de physique… « J’ai beaucoup apprécié l’ironie de la situation : la plus puissante arme dont disposent les hommes contre les envahisseurs est inefficace, et ce sont des bactéries qui, in fine, les terrassent de façon invisible. » Alors qu’ils étaient sur le point de remporter la guerre dans un déluge de feu, de maquettes et d’effets spéciaux optiques. « Les trucages ont nécessité des délais considérables » commente le réalisateur. « À tel point que, le temps qu’ils soient achevés et montés d’après mes dessins et indications, j’ai pu tourner un autre film, Le Roi des îles. Rien que les 18 secondes de notre unique exemplaire du martien ont mobilisé Charles Gemora pendant six mois ! Par conséquent, j’ai dû renoncer à en mettre plusieurs dans le film. » Pas plus mal en réalité, la rareté des aliens à l’écran contribuant à leur mystère, à la menace qu’ils représentent. « Finalement, entre comédiens et trucages, tout s’est si merveilleusement combiné que La Guerre des mondes a connu un impact important, aussi retentissant que celui qu’auront plus tard La Guerre des étoiles et Rencontres du troisième type. » 
Cependant, La Guerre des mondes ne partage pas avec les films de George Lucas et Steven Spielberg les mêmes largesses budgétaires, chichement doté d’une enveloppe officielle de 1,4 million de dollars. « En réalité, nous n’avons pas dépensé la moitié de cette somme » pointe Byron Haskin. « Il n’y a que 635.000 dollars à l’écran. Ce qui explique que nous n’avons pas pu donner le rôle principal à William Holden ! Le reste a été affecté par le studio à d’autres dépenses, toutes indépendantes du projet. Il a par exemple débloqué 90.000 dollars pour régler un différend avec le syndicat des machinistes. Malgré un investissement loin d’être aussi important que celui annoncé, je me suis beaucoup amusé à tourner La Guerre des mondes, à essayer, sur le plateau, de restituer ce que je gardais comme souvenir du tremblement de terre de San Francisco de 1906. » 
À grand renfort de brasiers, de murs de briques qui s’écroulent et de monuments réduits à l’état de tas de gravas, dont le City Hall de Los Angeles foudroyé par un rayon, Byron Haskin réalise là le Independence Day de l’époque, moins cocardier que le blockbuster de Roland Emmerich, mais foncièrement prêchi-prêcha dans sa supposition que l’intervention des bactéries sauveuses de l’Humanité aurait été téléguidée par Dieu le père en pers [...]

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